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n°126 - février/mars 06

 


VIH - NORMALISATION

L'enquête KABP 2004 confirme-t-elle la normalisation du sida ?

 

Michel Setbon

Laboratoire d'Economie et de Sociologie , du Travail (Aix-en-Provence)

 






Les connaissances, attitudes, croyances et comportements face au VIH/sida en France 2005
ANRS, ORS, INPES

 

 

Dans l’un de mes derniers articles publiés en 2000 sur la "normalisation du sida", j’avançais un certain nombre d’assertions, d’hypothèses et d’interprétations quant aux changements qui affectaient la seconde décennie du sida en France1. On peut les résumer de la façon suivante. La normalisation du sida, constat sociologique fondé sur un essoufflement apparent de la mobilisation exceptionnelle autour de ce phénomène, n’est pas le produit d’une modification substantielle du problème posé, mais le résultat d’un changement des perceptions individuelles et sociales : d’un risque perçu comme une menace généralisée effrayante, le sida a progressivement évolué vers un risque perçu comme acceptable, figuré, entre autres, par son nouveau statut de maladie chronique. Le paradoxe d’une telle évolution était que ce changement des perceptions traduisait à la fois un succès indéniable des réponses exceptionnelles mises en oeuvre pour réduire les conséquences d’un tel risque, et un échec relatif de la stratégie sur laquelle reposait sa réduction. Autrement dit, si la perception du risque de contamination et la forte demande sociale de protection qui ont caractérisé la période 1985-1995 se sont largement atténués, le risque objectif est, lui, resté inchangé. Avec pour conséquence prévisible et inquiétante un reflux des comportements préventifs, seules réponses opérationnelles en mesure de réduire le nombre de nouvelles contaminations.

L’objectif est ici de voir, à la lumière des résultats de l’enquête KABP 2004, dans quelle mesure la perception du risque est conforme à cette analyse et cohérente avec l’absence d’une réduction de l’incidence du VIH/sida en France. Pour cela, seuls les résultats de l’enquête portant sur le risque perçu et les comportements seront ici analysés et discutés au cours de 3 sections, selon le postulat qui fait du premier le principal déterminant des seconds2. La première section s’attachera à vérifier l’hypothèse centrale de notre article, la réduction du risque perçu de VIH/sida, tant au niveau sociétal qu’individuel. La seconde visera à montrer en quoi les comportements préventifs sont affectés de façon conforme aux perceptions. La troisième discutera ces résultats et soulèvera quelques points peu ou pas élucidés par l’enquête et qui, selon nous, mériteraient de bénéficier d’une attention soutenue dans l’avenir.

 Le risque perçu s’est-il réduit ?

La majorité des publications sur la perception du risque (en général) conduisent à deux constats interdépendants : d’une part, le risque perçu se présente sous la forme d’une évaluation subjective du risque relevant moins des données objectives disponibles (observations collectées et probabilités de l’incidence et de la prévalence) que de variables qualitatives comme la nouveauté du risque, le caractère effrayant de ses conséquences, la généralisation de la menace et son caractère incontrôlable3 ; d’autre part, sa présence et son intensité seraient les produits d’un processus de nature affectif au cours duquel les informations dont disposent les individus sont transformées (amplifiées ou atténuées) par certaines émotions ("risk as feelings hypothesis")4. La place centrale qu’occupe l’inquiétude suscitée par un risque donné permet ainsi de rendre compte tant de son évolution dans le temps, que de son intensité relative par rapport à d’autres risques (échelles de risques)5.

Le chapitre 3 du rapport de l’enquête KABP 2004 apporte dans cette perspective un certain nombre d’informations. De façon globale, le pourcentage de répondants qui disent "craindre beaucoup ou pas mal le sida" est en diminution en 2004 (23%), prolongeant la pente amorcée depuis 1994 (du pic de 48% à 28% en 2001). La baisse est importante et régulière. Cette évolution est à comparer avec la crainte suscitée par d’autres risques, comme les maladies liées à l’alcool et au tabac, les maladies cardiaques et les accidents de la circulation, qui, bien qu’également en réduction, restent largement plus redoutées que le sida en pourcentage de répondants. On peut relever un écart important entre les jeunes de 18-24 ans (39%) et les personnes âgées de 55 à 69 ans (13%), ainsi qu’un écart substantiel entre ceux qui craignent le sida sans avoir connaissance des antirétroviraux (31%) et ceux qui les connaissent (21%) : la connaissance de l’existence de traitements apparaît comme un facteur puissant de réduction de l’inquiétude (mais on ne sait pas les pourcentages en fonction de l’âge ou des groupes à risque !).

Si ces résultats indiquent bien une réduction du risque perçu dans l’ensemble de la société représentée par l’échantillon, d’autres permettent d’en connaître l’évolution au niveau individuel, selon la perception de leur exposition. Globalement, la crainte d’avoir été contaminé augmente entre 1998 et 2004 (26,7% en 2004, 22,8% en 2001 et 23% en 1998) ; mais le pourcentage de ceux qui "se considèrent comme ayant un risque supérieur" reste stable (4% en 2004 contre 4,2% en 2001). Parmi eux, on retrouve plutôt les femmes, les plus jeunes, les multipartenaires et les "utilisateurs de préservatifs" ou ceux ayant effectué un test de dépistage dans les 12 derniers mois. Ces résultats peuvent recouvrir deux tendances différentes : d’une part, une meilleure connaissance des facteurs de risque les conduisant à une appréciation plus conforme de leur propre risque ; d’autre part, l’expression d’une conscience d’avoir pris des risques en relation avec une activité sexuelle insuffisamment maîtrisée. L’analyse des résultats en matière d’activité sexuelle et de comportements protecteurs permettra une interprétation plus précise de cette évolution.

 Les comportements à risque sont-ils affectés par le risque perçu ?

Rappelons que l’un des principaux résultats de l’enquête KABP de 2001 était le constat d’un "relâchement des comportements préventifs face au risque de sida"6. Qu’en est-il 3 ans plus tard ? Nous limiterons l’analyse à 3 indicateurs disponibles : les déclarations concernant le multipartenariat, les infections sexuellement transmissibles (IST) et l’usage du préservatif.

Si l’activité sexuelle semble stable entre 2001 et 2004, le multipartenariat apparaît en augmentation seulement chez les jeunes hommes (18-29 ans) et chez les femmes âgées entre 25 et 39 ans (alors que globalement on constate une stabilité). Bien que ces résultats ne constituent pas à eux seuls la marque d’une augmentation de comportements à risque, la stabilité constatée au niveau global et son augmentation pour certaines catégories d’âge laissent à penser que ce facteur de risque n’est pas en régression par rapport à 2001. Par contre, l’augmentation significative des IST, surtout chez les femmes (16,1% contre 11,3% en 2001), pousse à considérer que les jeunes femmes multipartenaires pourraient avoir pris plus de risques qu’en 2001.

La confirmation de cette hypothèse pourrait être étayée sur les résultats de l’usage du préservatif, en général et dans ces catégories d’âge. Or ceux dont on dispose rendent l’exercice difficile. En effet, nous ne disposons que d’indicateurs indirects - l’image et les opinions suscitées par le préservatif - et incomplets - son utilisation déclarée lors du premier rapport sexuel et au cours des 12 derniers mois. Ainsi, l’image du préservatif se serait globalement améliorée en 2004 (comme en 2001) et son usage, selon les critères retenus, remonterait en moyenne après une forte baisse en 2001.

Pour autant, est-il possible d’inférer que ceux qui sont le plus à risque font état de comportements plus protecteurs ? Tout d’abord, on peut avancer qu’une amélioration de l’image du préservatif, aussi substantielle soit-elle, n’est pas la marque indiscutable de son utilisation. Ensuite, cette augmentation générale de la déclaration du recours au préservatif ne concerne pas les catégories qui avaient enregistré les plus fortes baisses entre 1998 et 2001 (les jeunes, les femmes et les multipartenaires, soit les plus à risque). Enfin et surtout le questionnement utilisé pour connaître l’usage du préservatif est trop vague pour répondre à la question clé : les personnes à risque se protègent-elles réellement plus ou moins qu’en 1998 et 2001 ?

 Discussion

En centrant l’analyse de l’enquête KABP 2004 sur le risque perçu et les comportements, variables-clés de l’hypothèse avancée en 2000 sur la normalisation du sida, il se dégage que le constat établi en 2001 d’un relâchement des comportements protecteurs n’est pas, pour le moins, un épisode passager. Le sida fait moins peur (intensité en baisse du risque perçu individuel) et à moins de personnes (banalisation de la perception sociale du risque). On peut discuter la place accordée à l’inquiétude pour soi-même et pour la société, et ses conséquences en termes de comportements. Il faut reconnaître néanmoins, à la lumière de la littérature internationale, que sa baisse a un impact sur l’acceptabilité croissante du risque qui sous-tend la normalisation et pèse sur les comportements7. Le plus inquiétant est que cette décroissance à l’échelle de la société s’accompagne d’une atténuation du risque perçu dans les groupes les plus exposés (comme le montrent aussi les récents résultats de l’Enquête presse gay). Ce qui laisse supposer une poursuite de la baisse des comportements préventifs, que les résultats concernant le préservatif et les IST chez les femmes semblent confirmer.

Certaines évolutions quant au contenu de l’enquête apparaissent nécessaires, si l’on veut connaître plus précisément l’utilisation réelle du préservatif et pouvoir mieux estimer son impact sur l’évolution du nombre de nouvelles contaminations. Il faudrait savoir, au-delà de son utilisation lors du premier rapport et au cours des 12 derniers mois, quel est son "usage systématique", comme cela a été fait dans l’étude anglaise NATSAL 20018. Cette précision aura d’autant plus d’intérêt que le design de l’enquête permettra d’établir la distribution de son usage systématique en fonction des personnes appartenant aux groupes les plus exposés. Car c’est l’une des lacunes de l’enquête KABP que de concerner, par nature, la population générale, parmi laquelle seuls certains comportements des multipartenaires peuvent être identifiés.



1 - Setbon M
"La normalisation paradoxale du sida"
Revue Française de Sociologie, 2000, 41-1, 61-78
2 - Setbon M et al.
"Risk Perception of the “mad-cow disease” in France. Determinants and consequences"
Risk Analysis, 2005, 25, 4, 813-826
3 - Slovic P
"Perception of risk"
Science, 1987, 236, 280-285
4 - Loewenstein GF et al.
"Risk as feelings"
Psychological Bulletin, 2001,
127-2, 267-286
5 - Sjöberg L
"Worry and Risk Perception"
Risk Analysis, 1998, 18, 85-93
6 - ANRS, ORS, CGP
"Les connaissances, attitudes, croyances et comportements face au VIH/sida en France"
2002
7 - Baron J et al.
"Determinants of priority for Risk Reduction : the Role of Worry"
Risk Analysis, 2000, 20, 4, 413-427
8 - Jonhson AM et al.
"Sexual behaviour in Britain : partnerships, practices and HIV risk behaviour"
The Lancet, 2001, 358 : 1835-1842