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n°123 - septembre/octobre

 


VIH - SUD

Jeunes hommes et construction de la masculinité enAfrique subsaharienne

 

Catherine Deschamps

Laboratoire d'Anthropologie Sociale (Paris)

 






Young Men and the Construction of Masculinity in Sub-Saharan Africa : Implications for HIV/AIDS, Conflict and Violence
Barker G., Ricardo C.
Social Development Papers : Conflict, Prevention and Reconstruction, The Word Bank, juin 2005

La Banque mondiale publie un rapport consacré à la construction de la masculinité chez les hommes jeunes d'Afrique subsaharienne. L'étude met l'accent sur l'incidence des représentations de la masculinité sur les comportements sexuels, la prévention du VIH, et le vécu des conflits et violences.

 

Les études sur le genre, ou Gender Studies, outre qu’elles ont croisé tardivement leurs problématiques avec le VIH, sont souvent exclusivement des recherches sur les femmes. L’intérêt de la démarche de Gary Barker et Christine Ricardo, tous deux salariés de l’Institut Promundo de Rio de Janeiro, est de restituer aux Gender Studies leur volet oublié, en s’intéressant aux hommes, notamment à la construction de la masculinité chez les plus jeunes d’entre eux et à ses conséquences sur les comportements à risque.

Dans un rapport publié par la Banque mondiale, les deux auteurs ont pour projet de comprendre en quoi les modèles de passage de l’enfance à l’âge adulte des garçons dans divers pays d’Afrique subsaharienne ont des incidences sur les conflits, les violences urbaines ou intraconjugales, et la transmission du VIH/sida. Pour ce faire, ils ont réalisé une revue de la littérature en sciences sociales sur ces sujets, et ont associé les conclusions de recherches antérieures à leur propre enquête dans quatre pays d’Afrique. Leur méthode de recherche est qualitative. Elle articule rencontres avec des professionnels de la prévention et échanges avec des usagers. Lors d’une première étape, une consultation informelle de collègues africains travaillant dans des associations qui développent des "programmes genre" a été conduite, assortie de cinquante entretiens semi-directifs courts avec des personnels travaillant dans des organisations qui s’occupent de jeunes hommes au Botswana, au Nigeria, en Afrique du Sud et en Ouganda. Dans un second temps, vingt-trois focus group avec des garçons de ces mêmes pays (excepté au Botswana) ont été réalisés, auxquels s’ajoutent quatre entretiens longs avec des jeunes percevant leur attitude comme équitable en termes de relation homme/femme. Le recensement des études existantes et l’arsenal méthodologique mis en place ont toutefois davantage pour fonction d’ouvrir des pistes de discussion que de proposer des réponses définitives.

Méthodes

Deux interrogations animent les auteurs de l’enquête: que veut dire (et que peut apporter) une analyse en termes de genre appliquée aux jeunes hommes d’Afrique subsaharienne ? Si l’on s’intéresse spécifiquement aux conflits et au VIH, quels sont les programmes, politiques, ou recherches auxquels enjoindrait une meilleure compréhension des réalités de genre et des vulnérabilités des jeunes hommes dans cette région du monde ?

Barker et Ricardo postulent que les filles comme les garçons sont fragilisés par la rigidité des notions qui accompagnent l’accession à la virilité et les hiérarchies entre les sexes en Afrique subsaharienne. Ils nuancent toutefois ce postulat, affirmant, exemples locaux à l’appui, que certains rites de passage vers l’âge adulte, s’ils peuvent être vus comme le terreau d’une difficulté à diminuer les violences et la transmission du VIH, peuvent devenir les atouts d’une possible réduction des risques (voir encadré). De même, en plus d’encourager à éviter les généralités valables quels que soient les pays, les auteurs invitent à ne pas cantonner l’Afrique dans une tradition an-historique et univoque. Ainsi, la construction de la masculinité doit pour eux être abordée à partir de variables multiples : dans ses dimensions sociales, tribales, religieuses ; au travers des pratiques initiatiques, de la production des "grands hommes", des guerres, des conflits, des violences publiques et domestiques ; mais aussi en observant les incidences sur son contenu et sa fluidité de la récente urbanisation, de l’amélioration du système éducatif pour les filles, du manque de travail rémunéré pour les garçons, etc.

Virilité et violence

Les auteurs rappellent que leur but n’est nullement d’enfermer les jeunes hommes dans une association ontologique entre virilité et violence, même s’il est vrai que, avec le sida, les violences sont un thème transversal de l’enquête. A défaut de travaux sur ce thème en Afrique, ils s’appuient sur une recherche menée par l’un des deux auteurs aux Etats-Unis1, qui montre qu’à désigner les jeunes hommes comme systématiquement impliqués dans les actes de délinquance, les professeurs et les parents d’élèves confortent un phénomène qui pouvait n’être que minoritaire : le stigmate de délinquant pousse les jeunes à se plier dans la catégorie et, en conséquence, à multiplier les actes réprouvés. Ainsi, la preuve de la pertinence du stéréotype vaut par ce que le stéréotype incite à faire ; la boucle est bouclée. En France, des recherches du même type s’appliquent aux jeunes français d’origine arabe dans les banlieues : à être figurés comme nécessairement violents par les médias, voire par des associations féministes comme Ni putes Ni soumises, certains réagiront au cliché en produisant des actes qui renforcent leurs détracteurs dans leurs a priori2. Il reste qu’en Afrique subsaharienne, contrairement aux Etats-Unis et à l’Europe occidentale, la violence contemporaine ne se limite pas aux faits de délinquance ou de rébellion à petite échelle. Des guerres civiles, des insurrections armées ont récemment engagé, à leur corps défendant ou volontairement, nombre de jeunes hommes dans des conflits sanglants. Or le recensement de la littérature à ce sujet tend à montrer une corrélation entre l’engagement de jeunes dans ces violences publiques et la reproduction des violences dans la sphère privée, à l’encontre des partenaires sexuelles.

Les auteurs affirment à cet égard que, faute de pouvoir toujours continuer à se conformer aux anciens modèles de construction de la masculinité, certains jeunes peuvent avoir fait de la violence endurée et apprise lors des conflits une composante de leur accession à la maturité, une fois revenus à la société civile. Ces "nouveaux" modèles accentueraient certaines violences comprises dans les rites anciens, comme la circoncision, présentée en parallèle à l’excision des jeunes filles. Mais parce que ces jeunes hommes sont moins respectés que leurs aînés, parce que des représentations courantes les réduisent parfois à cette violence, ils l’auraient d’autant plus valorisée par réaction, s’enfermant dans une logique de construction de la masculinité qui se retourne autant contre eux que contre leur entourage immédiat.

Les garçons qui n’ont pas été investis dans des guerres ou dans des insurrections peinent également à s’accomplir dans la virilité des anciens. A cela, plusieurs raisons: en zones rurales, ils n’ont plus les moyens d’accéder à la terre, ce qui les oblige à gagner les villes. En zones urbaines, un fort chômage existe, et les emplois sont temporaires et mal rémunérés; certains risques, comme ceux imputables au VIH, sont écrasés par la survie au jour le jour. Le mariage, nécessaire pour prétendre se dire un homme, n’est possible que pour ceux qui ont les moyens de subvenir aux besoins des épouses et de la famille élargie ; la dégradation des conditions économiques des plus jeunes retarde considérablement leur accès à l’alliance, ce qui les fait "compenser" autrement. En conséquence, les filles auxquelles souhaiteraient pouvoir s’unir les jeunes hommes partent avec des aînés, ce qui détériore l’image que les cadets ont des femmes. Ces raisons mises bout à bout, en plus de dessiner de nouvelles formes de construction de la masculinité en rupture partielle avec les anciennes, créent les conditions d’un conflit intergénérationnel fort entre les garçons et les hommes âgés. Ce conflit peut lui-même conduire les jeunes hommes à s’engager dans la violence. Certains leaders de rébellions paraissent d’ailleurs jouer sur l’émiettement de l’identité masculine traditionnelle pour convaincre les garçons de s’engager à leurs côtés.

 Genre et générations

L’un des apports intéressants de cet article est de souligner, revue bibliographique à l’appui, l’amélioration des connaissances sur le VIH des hommes jeunes en Afrique subsaharienne3. Pourtant, soulignent les auteurs, certaines variables (les conflits, la perte de la terre, l’augmentation de la pauvreté, le retard dans l’accès au mariage), conjuguées dans certains cas aux prescriptions religieuses ou tribales, perturbent donc l’entrée dans l’âge d’homme et a des incidences souvent négatives en termes de gestion du VIH.

Toutefois, si les auteurs font œuvre de démonstration, ce n’est pas exactement celle qui est annoncée : certes, ils concluent qu’il est urgent de développer des programmes de prévention adressés aux garçons, et listent un ensemble de questions de genre que devraient aborder les recherches à venir. Pourtant, à la lecture de l’article, ce que le lecteur se représente comme une nécessité est tout autre. Car en filigrane de chaque partie, c’est la problématique des rapports entre les jeunes et les anciens qui transparaît.
Ainsi, voulant rompre avec une tendance des Gender Studies à ne s’intéresser qu’aux femmes, donc à des personnes souvent perçues comme dominées et victimes, Barker et Ricardo reproduisent sans doute involontairement la même logique: leur étude porte sur les jeunes hommes, alors que leur présentation même devrait les inciter à interroger les rapports intergénérationnels dans leur globalité. Si le but premier des auteurs et le résultat de leur présentation ne se confondent donc que partiellement, il n’en reste pas moins que l’article encourage le développement de travaux dans différents pays d’Afrique subsaharienne qui articulent genre et génération.

Des programmes innovants

Les auteurs de ce rapport de la Banque mondiale ont visité plusieurs programmes novateurs menés dans différents pays d’Afrique subsaharienne pour faire évoluer les mentalités des jeunes hommes dans les rapports avec les femmes ; bien que trop rares et insuffisamment évalués, ces programmes révèlent une créativité dont les auteurs soulignent la richesse, notamment au Nigeria et au Kenya (voir ci-dessous).
Sur la base de ces visites, les auteurs du rapport identifient trois principes clés pour que de tels programmes permettent de faire évoluer les représentations des jeunes hommes : (a) développer un dialogue sans tabou sur les préjugés sexistes et sur la masculinité ; (b) créer des environnements porteurs pour soutenir la formation de représentations progressistes ; (c) inscrire la problématique de la masculinité dans les besoins des jeunes hommes (accéder au travail, fonder une famille, avoir été témoin ou participant de conflits).
Tout au long du rapport, les auteurs décrivent des outils possibles pour la promotion d’une culture progressiste de la masculinité, et valorisent certaines conceptions culturelles non violentes de la virilité, de même que des formes de régulation sociale, qui réduisent la vulnérabilité et la violence des jeunes hommes et promeuvent l’égalité des sexes. A travers des études de cas et une revue de la littérature, ils identifient plusieurs facteurs favorisant un travail sur la réduction des violences de genre : la réflexion des jeunes hommes sur leurs comportements et préjugés, ainsi que sur les violences de genre ou les violences ethniques dont ils ont pu être témoins ; la valorisation du rôle des hommes et de la paternité dans l’évolution sociale et le développement culturel ; la mise à profit de rituels, traditions, et voies de contrôle social pour transformer les mentalités et améliorer l’information ; la mobilisation des communautés autour de la vulnérabilité des jeunes hommes et le soutien à l’accès à l’emploi.
Optimistes, les auteurs soulignent que l’évolution des préjugés de genre est toujours lente - mais qu’elle est rendue plus lente encore du fait que les décideurs politiques locaux sont eux-mêmes souvent prisonniers d’idées reçues, et en raison de l’insuffisance du soutien apporté aux programmes et aux recherches concernant les jeunes hommes. Ils concluent que les représentations de la masculinité sont, en Afrique subsaharienne comme dans le reste du monde, en pleine évolution, sous l’effet conjugué, en particulier, de l’urbanisation, de la mondialisation, et des risques sexuels notamment liés au VIH/sida que doivent apprendre à gérer les jeunes hommes et femmes d’Afrique subsaharienne.

Conscientizing male adolescents (Nigeria)

Débuté en 1995, ce programme nigérian propose des ateliers d’information et de réflexion sur le long terme à des hommes jeunes, autour des violences de genre. Le programme est passé de 25 participants à 700 aujourd’hui. L’objectif est, en touchant des hommes jeunes, souvent étudiants et leaders dans leurs communautés, d’initier une culture progressiste d’hommes engagés pour l’égalité des sexes.
Des groupes sont constitués pour une durée de deux ans, dévolus au dialogue et à la réflexion collective, et animés par des membres du staff du programme ou par d’anciens participants. Durant la première année, les participants assistent à des réunions hebdomadaires de deux heures consacrées au sexisme comme construction sociale, à la discrimination et à la violence, et à la santé reproductive. La seconde année est consacrée à la construction de discours critiques sur les normes sexistes et à l’élaboration de projets pour la promotion de l’égalité, ainsi qu’à une formation aux techniques d’argumentation et de médiation. Pour compléter cette réflexion sur les inégalités de genre, les participants sont également invités à réfléchir sur les violences ethniques ou les inégalités liées à la pauvreté. Des réunions régulières rassemblent les participants après la fin de la formation, durant lesquelles se décident des projets de manifestations ou d’interventions communautaires pour la promotion de l’égalité des sexes. Une newsletter est rédigée par les participants et distribuée dans les écoles primaires et secondaires pour stimuler la réflexion des plus jeunes sur les violences de genre.
Les instigateurs du programme soulignent la capacité de ces groupes de réflexion à faire évoluer les participants sur leurs préjugés et idées reçues. Les auteurs du rapport de la Banque mondiale soulignent quant à eux que, malgré des méthodes d’évaluation encore insuffisantes, ce programme semble avoir contribué à faire évoluer les mentalités des participants qu’ils ont interviewés.

Climbing Into Manhood Program (Chogoria Hospital, Kenya)

Ce programme concerne la cérémonie de circoncision des jeunes hommes Meru de l’Est du Kenya. Cette cérémonie est investie du symbole du passage de l’enfance à l’âge adulte. Le rituel est traditionnellement suivi d’un temps de retraite qui rassemble les jeunes hommes circoncis et des anciens, et est consacré, entre autres, à l’éducation à la sexualité. Cependant, en raison de la crainte de la contamination par le VIH liée à l’utilisation de matériels non stériles, les familles préfèrent souvent renoncer au rituel et recourir à des cliniques. L’hôpital de Chogoria, considérant que l’attachement communautaire au rituel représentait une occasion cruciale d’informer les jeunes hommes sur la sexualité et d’encourager le changement des représentations de genre, a développé un programme pilote autour des interventions de circoncision. Dans l’esprit du rituel traditionnel, des anciens de la communauté Meru ont reçu une formation pour intervenir auprès des jeunes hommes circoncis à l’hôpital et dialoguer avec eux sur la sexualité, le VIH, et l’égalité des sexes, avec un accent particulier porté sur les stéréotypes de genre et les préjugés violents.
Bien que le programme n’ait pas fait l’objet d’une évaluation méthodique, les auteurs du rapport de la Banque mondiale ont relevé, au cours d’entretiens avec de jeunes hommes ayant bénéficié de ces interventions, des changements d’attitude positifs sur les représentations de la virilité et sur la sexualité, ainsi qu’une amélioration des connaissances sur le VIH et le préservatif. Les auteurs soulignent combien un rituel de circoncision traditionnellement dévolu à la perpétuation de représentations communautaires sur la virilité a pu ainsi évoluer vers une promotion progressiste de l’égalité des genres dans la sexualité.

Mélanie Heard



1 - Barker G,
Dying to be Men : Youth and Masculinity and Social Exclusion
2005, Oxford
2 - Hamel C,
"Faire tourner les meufs. Les viols collectifs : discours des médias et des agresseurs"
Gradhiva, 2003, 33, 85-92
3 - Bankole A, Singh S, Woog V, Wulf D,
"Risk and protection : Youth and HIV/AIDS in Sub-Saharan Africa"
2004, New York, The Allan Gutmacher Institute