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n°121 - avril 05

 


VIH - ETATS-UNIS

Femmes, violences conjugales et VIH

 

Christine Hamelin

Inserm U687-IFR69, (Saint-Maurice)

 






Domestic violence, sexual ownership, HIV risk in women in the American deep south
Lichtenstein B
Social Science and Medicine, 2005, 60, 701-14

Les liens entre violences subies par les femmes et risque de contamination par les VIH sont aujourd'hui attestés par de nombreuses recherches, principalement en épidémiologie. Une étude parue dans Social Science and Medicine précise le poids des violences conjugales comme facteurs de risque pour le VIH dans une cohorte de femmes afro-américaines de l'Alabama.

 

La plupart des études qui explorent les liens entre violences subies par les femmes et risque de contamination par le VIH, centrées sur les abus vécus dans l’enfance, les définissent en termes de "continuum de risque". D’autres travaux, menés dans des régions très touchées par l’épidémie, mettent en évidence, outre la surexposition aux violences domestiques des femmes atteintes, l’existence d’un lien direct entre sexualité conjugale contrainte et infection des femmes.
Dans cette dernière perspective, la sociologue B. Lichtenstein analyse les violences conjugales comme facteur de risque VIH à partir d’une étude dans le sud de l’Alabama, région des Etats-Unis où l’incidence du VIH et la proportion de femmes - pour la plupart afro-amériaines - parmi la population séropositive sont les plus élevées.
L’article décrit la manière complexe dont le contexte économique, les stéréotypes de genre et les normes sexuelles se combinent pour susciter la sujétion des femmes et favoriser les comportements violents des hommes. L’attention portée au système normatif qui régit les rapports de genre permet de rendre compte du rôle crucial des représentations sociales, généralement peu renseignées dans les travaux purement quantitatifs.

Des couples stables

L’enquête repose sur 50 entretiens individuels semi-directifs et sur trois "focus groups" de femmes séropositives, effectués dans une clinique où elles consultent habituellement. La plupart sont afro-américaines, sans travail ou employées à temps partiel, n’ont pas d’assurance santé ni de diplôme. Elles ont très souvent été maltraitées dans l’enfance, et toutes ont subi des violences de la part de leur conjoint, violences qui sont presque toujours à la fois physiques et sexuelles. Pour la plupart, elles ont été contaminées dans le cadre d’une relation conjugale stable par des partenaires séropositifs, également afro-américains. Aucun homme n’a dévoilé spontanément son statut sérologique, les femmes ayant appris leur séropositivité à l’occasion d’examens médicaux, généralement lors d’une grossesse.
Contrairement donc à l’image que les campagnes de prévention dressent des rapports sexuels à risque, ces femmes sont contaminées au sein d’un couple stable, par un partenaire connu de leur réseau familial, amical ou professionnel. Souvent, elles ont avec lui un ou plusieurs enfants. A ces éléments s’ajoute le fait que les hommes sont considérablement plus âgés qu’elles, et que cet écart d’âge est également approuvé par l’entourage, les normes de conjugalité dans la "Black Belt" dont fait partie cette région de l’Alabama favorisant ce genre d’unions (à la différence des jeunes, les hommes plus âgés sont censés être courtois et financièrement stables, des "cake-daddies"). B. Lichtenstein rappelle que la précarité économique des femmes les amène à évaluer la relation amoureuse à l’aune de la stabilité financière. Des relations avec des hommes plus âgés, initiées par des rituels de séduction à base de cadeaux, de dons d’argent, d’attentions et de promesses, laissent espérer un soutien financier, une stabilité affective mais aussi une protection dans un environnement résidentiel où les femmes craignent pour leur sécurité. Dans un milieu où cambriolages, agressions et viols sont fréquents, la peur contribue à entretenir la dépendance des femmes vis-à-vis de "protecteurs" – qui se révèlent violents au sein même du foyer1.

La sujétion par la violence...

La discordance d’âge s’avère très défavorable aux femmes et accentue la domination masculine. Celle-ci se mesure dans le fait que les hommes refusent de façon quasi unanime le préservatif, et ainsi dans les épisodes d’IST des femmes antérieurs à leur contamination par le VIH. Le processus d’appropriation par les hommes de la sexualité de leurs compagnes, légitimé par la reconnaissance de prérogatives masculines et par la norme de soumission féminine, conduit à différentes formes de violences à l’encontre des femmes. Aux viols conjugaux, parfois perpétrés sous la menace d’une arme, qui constituent la forme la plus évidente de risque de transmission du VIH, s’ajoutent la jalousie sexuelle, les insultes répétées et les brutalités physiques. L’isolement des femmes pour les priver de liens avec l’extérieur, en bloquant leur accès à l’argent, au téléphone ou à un moyen de transport, est également courant. Qui plus est, la plupart des hommes utilisent les ressources du ménage, ou même l’argent et les autres biens appartenant en propre à leur compagne, pour acheter de l’alcool ou de la drogue, et pour séduire ou entretenir d’autres femmes.
La permissivité sociale vis-à-vis du multipartenariat masculin, un certain degré de tolérance féminine à l’égard d’une tendance "naturelle" des hommes à l’infidélité, le confinement des femmes dans la sphère domestique, leur exposition à des violences multiples et répétées, empêchent les femmes de prendre la mesure exacte des activités extérieures, notamment sexuelles, de leurs partenaires, et restreignent leur possibilité de mesurer le risque. Mais l’auteure souligne que, dans ce contexte, c’est avant tout l’incapacité des femmes à négocier la sexualité avec un partenaire séropositif violent qui constitue le facteur majeur de transmission. Pour la citer, "être longtemps l’esclave sexuelle d’un homme séropositif violent équivaut à l’inoculation du virus".

... jusqu’à la culpabilité

Ces femmes partagent toutes le sentiment que leur contamination est liée au fait d’avoir été piégées dans une relation violente ; mais elles font également intervenir l’idée que leur "faiblesse de caractère" les a vulnérabilisées face au VIH. De ce fait, rester dans une relation violente ou y retourner après avoir quitté le partenaire, mais aussi avoir accepté, souvent sous sa contrainte, des rapports sexuels avec d’autres contre de l’argent, ou encore être devenues dépendantes au crack, constituent des échecs personnels. B. Lichtenstein démontre que cette notion de faiblesse de caractère découle d’une idéologie de la responsabilité individuelle promue au travers d’institutions comme l’école ou les églises, mais aussi par les programmes de santé, de lutte contre les violences ou de traitement de la toxicomanie par exemple. Cette idéologie, couplée à la rhétorique d’accusation des femmes dans un contexte de forte domination masculine, permet de comprendre pourquoi les participantes à l’étude, notamment les plus âgées, peuvent, en dépit de leur propre vécu, accuser les autres femmes d’être responsables de leur contamination en raison d’une morale sexuelle laxiste.
Celles qui résistent à ce type d’interprétation sont précisément celles qui ont réussi à sortir d’une relation violente de leur propre chef. Alors que, pour la majorité, la relation se termine à la mort ou à l’incarcération du partenaire, certaines la rompent en s’installant ailleurs, en mettant leur conjoint à la porte, en recourant à des proches, à la police ou aux services sociaux, ou encore en utilisant elles-mêmes la violence contre leur partenaire. En effet, si bénéficier d’un logement en son nom propre, d’une relative indépendance financière ou encore d’un réseau de proches constituent des ressources capitales dans ce contexte, la capacité à transgresser l’ethos féminin de soumission, en particulier en exerçant sa propre aptitude à la violence, apparaît elle aussi fondamentale. Le prix à payer pour cette transgression est parfois lourd en termes de réprobation sociale car la résistance des femmes aux stéréotypes de genre dans des communautés elles-mêmes dominées, comme celles des afro-américains de la Black Belt, peut leur valoir d’être accusées de traîtrise contre leur propre groupe1.

Gender studies

Cette étude analyse bien le rôle joué par la violence dans le processus de contamination. Mais la référence aux concepts issus du nouveau féminisme américain ("queer"), et plus particulièrement aux travaux de Judith Butler n’éclaire pas l’analyse – au contraire. On peut notamment s’interroger sur la notion de "performative gender"2, qui renvoie à l’idée que le genre est un artifice social construit, répété et renforcé au travers de pratiques normées et ritualisées qui ont une force performative, et qui sous-entend que la seule manière de résister serait de subvertir les identités de genre en les parodiant et en détournant leur sens. Cette conceptualisation, plus centrée sur la symbolique et les discours que sur les pratiques, a pour effet de masquer la base matérielle des rapports de domination et leur ancrage historique. En effet, il est dommage, dans un travail sociologique où les données sont très riches et finement décrites, qu’il ne soit pas fait davantage référence au contexte social et historique qui a façonné la domination raciale et l’exclusion économique des communautés afro-américaines du Sud profond des Etats-Unis, contexte sans lequel on ne peut resituer, sans l’essentialiser, la construction de la "culture afro-américaine de la misogynie".



1 - Butler J
Gender trouble : Feminism and the subversion of identity
New York, 1990
2 - Collins P.H.
Black feminist thought : Knowledge, consciousness, and the politics of empowerment
New York, 2000