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n°120 - février/mars 05

 


VIH - SENEGAL

Influence du type de migration sur les comportements à risque

 

Nathalie Lydié

Inpes (Saint-Denis)

 






Les migrants face au sida : entre gestion des risques et contrôle social. L’exemple de la vallée du fleuve Sénégal
Lalou R., Piché V.
Population, 2004, 59(2), 233-268

Les démographes Richard Lalou et Victor Piché reviennent sur la question des effets des phénomènes migratoires sur l'épidémie. Leur étude au Sénégal montre que la migration aurait un effet inhibiteur sur les pratiques sexuelles au retour, et serait ainsi protectrice. Une piste qui mérite néanmoins quelques nuances.

 

Les démographes Richard Lalou et Victor Piché reviennent sur la question des effets des phénomènes migratoires sur l’épidémie. Leur étude au Sénégal montre que la migration aurait un effet inhibiteur sur les pratiques sexuelles au retour, et serait ainsi protectrice. Une piste qui mérite néanmoins quelques nuances.
Depuis le début de l’épidémie, la littérature accorde une place importante aux liens entre migration et sida, en favorisant deux approches distinctes : l’une épidémiologique ; l’autre psychosociale et sociologique. Les études épidémiologiques ont permis de montrer, en Afrique subsaharienne, des associations claires entre la dynamique spatiale de l’épidémie et certains types de déplacements (migrations de travail, migrations forcées, etc.). L’approche psychosociale s’est, quant à elle, attachée à montrer comment la migration pouvait être source de vulnérabilité et susciter un changement de comportements sexuels des migrants dans le sens d’une prise de risque accrue (multipartenariat, prostitution).
Dans leur étude parue dans Population, Richard Lalou, de l’IRD, et Victor Piché, de l’Université de Montréal, se proposent d’aller au-delà de ces lectures jugées "trop simplement naturalistes" et, pour cela, de revisiter la question de la relation entre la mobilité et la diffusion du sida en milieu de retour. Deux hypothèses structurent leur recherche: la première stipule que les liens entre la migration et les comportements sexuels à risque sont différenciés selon le contexte social dans lequel s’effectue le retour des migrants ; la seconde que les liens entre la migration et les comportements sexuels à risque sont différenciés selon le type de migration.
Pour vérifier ces hypothèses, les auteurs s’appuient sur une étude réalisée en 2000 au Sénégal auprès d’un échantillon de 1320 personnes résidant sur des sites aux contextes socio-économiques contrastés. Le premier site, Richard-Toll, est une zone urbaine qui abrite une importante entreprise agroalimentaire ; c’est un lieu ouvert (nombreuses migrations saisonnières) et ethniquement diversifié. A l’inverse, le site de Matam est rural et ethniquement homogène ; il se caractérise aussi par une mobilité forte et ancienne de ses habitants vers l’étranger.
Pour vérifier l’hypothèse de l’influence du type de migration sur le comportement, trois formes de mobilité ont été distinguées : (i) la migration internationale, soit un déplacement d’au moins six mois en dehors du Sénégal entre 1985 et 2000, (ii) la migration interne, soit un déplacement d’au moins six mois à l’intérieur du Sénégal entre 1985 et 2000 et (iii) le déplacement temporaire de courte durée, soit une absence supérieure à une nuitée mais inférieure à trois mois au cours du trimestre qui a précédé l’enquête.
Pour compléter leurs analyses, les auteurs ont recueilli des informations sur le comportement sexuel des individus, notamment le nombre et les caractéristiques des relations entretenues au cours des douze derniers mois. A partir de ces données, ils ont construit un indicateur de risque en trois modalités : la valeur 0 qualifie les comportements d’évitement du risque par fidélité au partenaire régulier ou au conjoint, la valeur 1 les comportements d’évitement du risque par protection (utilisation systématique du préservatif avec les partenaires occasionnelles) et la valeur 2 une prise de risque.
Finalement, la relation entre l’expérience migratoire et les conduites sexuelles a été analysée à l’aide de régressions multinomiales réalisées pour les deux zones séparément, pour les hommes uniquement en raison du faible nombre de femmes ayant déclaré des partenaires occasionnels.
Les modèles montrent que l’expérience de la migration est associée très diversement au comportement sexuel, en fonction du type de migration et du lieu d’enquête. En zone rurale (Matam), par rapport aux personnes non mobiles, les habitants qui ont effectué une migration internationale sont plus susceptibles d’avoir une sexualité limitée à la relation avec un partenaire régulier (RR=10,3 ; p=0,042) alors que ceux qui ont effectué une migration interne adoptent davantage un comportement de protection en utilisant le préservatif dans les relations occasionnelles (RR=8,6 ; p=0,024). Le choix de la fidélité par les migrants internationaux est expliqué par le souci du migrant qui revient de l’étranger de respecter les normes sociales de la communauté après une longue absence. Ce comportement relèverait donc d’une stratégie d’évitement d’un risque de stigmatisation par une adhésion renforcée aux normes alors que le migrant interne jouirait d’une plus grande liberté, sa migration soulevant moins d’enjeux en termes sanitaires et sociaux.
Dans la zone urbaine de Richard-Toll, aucune variable explicative introduite dans le modèle n’explique les comportements, en dehors du statut matrimonial dont l’effet protecteur n’est pas spécifique (effet également présent dans le modèle de Matam).
Ces résultats semblent donc valider les hypothèses de recherche préalablement énoncées. Ils amènent les auteurs à conclure que l’expérience migratoire n’est pas un problème majeur de diffusion du sida au niveau de la communauté et que cet état de fait peut contribuer à expliquer la stabilité de la prévalence du VIH (autour de 2%) dans la région de Matam entre 1990 et 2002.

Si aucun argument fort ne permet d’aller à l’encontre de cette conclusion, l’adhésion du lecteur à celle-ci repose cependant davantage sur la richesse des arguments avancés (notamment les arguments contextuels) ou issus d’autres analyses menées par les mêmes auteurs (très, trop nombreux ?), que sur les résultats statistiques présentés dans cet article.
Une première interrogation vient du fait que les auteurs mettent en perspective, dans leurs modèles, un indicateur de risque construit à partir de données comportementales dont la période de référence est les douze derniers mois, et des événements de migrations dont les plus anciens remontent à 1985. Cette distorsion temporelle rend compliquée l’interprétation des résultats, accentuée par l’absence d’information sur la biographie migratoire des individus concernés. Il est seulement indiqué que la grande majorité d’entre eux sont des migrants de retour, sans que par exemple les dates de retour ne soient précisées.
La période de référence pour les comportements sexuels étant les douze derniers mois, on aurait préféré que les auteurs réduisent l’analyse aux migrants qui étaient rentrés depuis une courte durée (par exemple douze mois), plutôt que de construire un groupe dont le calendrier migratoire (et de retour) est inconnu. Dans les analyses présentées, les auteurs posent implicitement l’hypothèse que la date de la migration et du retour dans la zone d’origine n’a pas d’influence sur les effets recherchés. En d’autres termes, les auteurs mettent au même niveau les individus qui sont rentrés de migration il y a dix ans et ceux qui sont rentrés il y a six mois ou un an, et considèrent donc que ces différences de calendrier déterminent de la même manière les comportements sexuels des douze derniers mois.
Cette hypothèse paraît fragile car, si les migrants de retour réintègrent effectivement leur société d’origine dans une logique de conformité, on peut imaginer que cette volonté s’exprime dès leur retour et dans les mois qui suivent leur retour. Après avoir assuré leur intégration, on voit mal pourquoi ces derniers auraient un comportement différent des non migrants. Autrement dit: pourquoi une migration réalisée il y a dix ans aurait une influence sur le comportement sexuel des douze derniers mois ? Il est donc plus probable de penser que ce sont les migrants récemment de retour qui adoptent les comportements les plus normatifs, et c’est sans doute cet effet qui est mesuré dans le modèle de Matam.
Se pose alors la question de l’homogénéité des groupes de migrants constitués à Richard-Toll et à Matam. Les auteurs n’ont pas trouvé d’association entre la migration et le comportement sexuel à Richard-Toll. Or, si on considère que le calendrier migratoire des individus influence le modèle, alors il est possible que cette absence d’association soit simplement le fait d’une différence de composition des groupes (plus de migrants revenus récemment à Matam, plus de migrations anciennes à Richard-Toll dont les effets sont difficiles à mesurer en prenant les douze derniers mois comme référence).
Par ailleurs, pour mieux comprendre l’effet de l’expérience migratoire sur les différentes stratégies d’évitement du risque, les auteurs comparent, à partir de données collectées lors de cette même enquête, les proportions de migrants (internationaux et internes) qui ont eu des rapports sexuels avec des partenaires occasionnelles ou une professionnelle du sexe au cours de leur dernière migration et au cours des douze derniers mois sur les lieux de l’enquête. Les auteurs observent une réduction significative des relations avec des partenaires occasionnelles ou une professionnelle du sexe sur les lieux de l’enquête, aussi bien pour les migrants internationaux que pour les migrants internes. Ils soulignent que les résultats obtenus pour chaque zone ne sont pas globalement différents: à Matam comme à Richard-Toll, les migrants abandonnent en grande partie les relations sexuelles avec des partenaires occasionnelles.
Ces résultats s’articulent mal avec l’absence d’association observée dans le modèle de Richard-Toll, résultat, par ailleurs, peu commenté par les auteurs.
L’absence d’association entre migration et comportement sexuel dans la zone de Richard-Toll pourrait valider l’hypothèse de départ qui était que les liens entre la migration et les comportements sexuels à risque sont différenciés selon le contexte social dans lequel s’effectue le retour des migrants. Les questions précédemment soulevées n’enlèvent rien à cette hypothèse mais nécessitent peut être de la revalider ; et ce d’autant plus que si les contextes économiques et migratoires de Richard-Toll et de Matam sont très différents, les attitudes et les comportements en matière de sexualité sont quant à eux très proches : même importance accordée à la virginité, même âge d’entrée dans la sexualité, faible déclaration de rapports extra-conjugaux, même fréquence d’utilisation du préservatif lors des rapports occasionnels. Au final, cet article montre bien la complexité d’étudier les liens entre migration et comportement sexuel, exercice difficile même pour deux spécialistes de la question.