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n°119 - décembre/janvier 2005

 


Des nouvelles du Sud-Kivu

 

Chantal Aubert-Fourmy

Responsable du programme VIH pour AMI , Mission Sud-Kivu

 








Chantal Aubert-Fourmy a déjà témoigné dans nos colonnes des difficultés rencontrées par les ONG pour lutter contre le VIH dans la région en guerre du Sud-Kivu, à l'est de la République démocratique du Congo. Elle raconte à présent les succès rencontrés en matière de dépistage et de prévention materno-foetale, et les espoirs naissants ; mais aussi l'inquiétude devant la persistance des préjugés archaïques, et surtout des violences sexuelles.

 

Alors que le Sud-Kivu, à l’est de la (RDC), était enlisé depuis octobre 1996 dans le conflit des Grands Lacs, une guerre oubliée de tous, Aide médicale internationale (AMI) a débuté son activité à Uvira,en 2001 par un soutien aux soins de santé primaire dans les centres de santé de la région (voir Transcriptases n°115).
L’épidémie liée au VIH faisait de nombreuses victimes dans toute l’Afrique et des taux d’infection compris entre 20 et 30% étaient avancés pour les pays voisins comme l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Dans ces trois pays plusieurs programmes de lutte contre le VIH étaient déjà mis en place. Pendant ce temps, tout l’est de la RDC était plongé dans le chaos, hors du contrôle de l’Etat congolais et difficilement accessible aux ONG internationales.
Après un an d’installation sur la zone de santé d’Uvira, AMI a décidé, en partenariat avec l’Unicef, de privilégier la protection des enfants en démarrant un programme de prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant (PTME). Une infirmière congolaise membre de l’équipe AMI, Bernadette, a été envoyée en stage au Burundi voisin où la prise en charge du VIH était déjà très avancée, puis à Bukavu, la capitale de la province du Sud-Kivu où ONG locales et internationales commençaient à se mobiliser. A la suite d’une phase de sensibilisation au dernier trimestre 2002, l’activité PTME a vraiment pu démarrer en collaboration avec l’autorité sanitaire locale (le Bureau central de zone). On propose aux femmes enceintes qui le souhaitent un dépistage du VIH, et une prise en charge spécifique au moment de l’accouchement pour les femmes séropositives.

Tout était à faire

Dans cette région isolée par la guerre, les rumeurs se répandaient bien plus sûrement que les informations sensées. Les fantasmes les plus fous circulaient sur la transmission du VIH, sur sa prévention et surtout sur les méthodes pour en "guérir" : de la poudre d’os humain aux relations sexuelles avec une jeune vierge, tout était bon pour échapper à l’épidémie fantôme alors qu’aucun test de dépistage n’était disponible dans la région. Les préservatifs, que personne n’avait jamais vus, étaient réputés tout à fait poreux et inefficaces quand ils n’étaient pas pré-infestés au VIH !
Plusieurs jours de formation sur le VIH, le sida, le counseling avec des jeux de rôles ont permis d’asseoir le projet sur un personnel solide et compétent, dans deux centres de santé au départ, puis sept. AMI apportait pour la première fois un moyen de dépistage du VIH dans cette région. Tout d’abord réservés aux femmes enceintes et à leur mari, ces tests ont rapidement amené des victimes de violences sexuelles à consulter dans ces centres, nous faisant découvrir une tragédie dont nous ne soupçonnions pas l’importance. En un mois, AMI a pu réunir les conditions nécessaires pour accueillir les victimes dans quelques centres de santé. Ce nouveau programme allait accueillir plus de 2000 femmes et hommes en 2003 et être installé dans trente centres du Sud-Kivu.
Pendant que la PTME se développait, notre collaboration avec les ONG locales de sensibilisation dans la lutte contre le VIH se consolidait: en réalisant avec eux des prospectus et des outils pédagogiques de sensibilisation (boites à images, jeux collectifs, cassettes audio et vidéo, etc.), en leur fournissant des vélos pour aller dans les quartiers et en leur apportant régulièrement soutien et formation. AMI anime avec des ONG locales une "Tribune de lutte contre le sida" chaque semaine à Radio-Uvira. Nous avons obtenu que ne soit diffusée sur cette antenne de la radio nationale aucune information contraire au Programme national de lutte contre le sida (PNLS), alors qu’auparavant certains guérisseurs prenaient parfois la parole à l’antenne et répandaient des messages erronés à propos du VIH.

Premiers espoirs

La paix a commencé à se profiler avec les accords de paix de juin 2003, et malgré quelques bouffées de violence, la situation s’est stabilisée petit à petit. Le 1er décembre 2003, la journée mondiale de lutte contre le sida a pu être une vraie fête populaire. AMI a apporté son soutien au défilé, aux divers concours de sketches, de poésie, aux animations radiophoniques, etc.
Les préservatifs sont désormais en vente au prix de 20 francs congolais les trois (0,05$) à la fondation Chirezi d’Uvira, et le sujet est un peu moins tabou, même si le rôle des églises, en particulier catholique, reste très négatif, avec des messages tels que "les préservatifs sont pour les militaires et les "femmes libres"", au point que la notion de péché se trouve déplacée de l’adultère vers le préservatif diabolisé. AMI a engagé le dialogue avec la plate-forme oecuménique d’Uvira qui regroupe catholiques, protestants et musulmans, mais les résultats ne sont pas encore tangibles.
Avec la plus libre circulation des biens et des personnes, et après plusieurs mois de sensibilisation, les idées ont tout de même sensiblement évolué: les superstitions ont régressé (sans avoir disparu) et surtout, la population a pris conscience de l’intérêt du dépistage. Un dépistage "sauvage" est apparu à Uvira, sans counseling et sans test de confirmation, réalisé par un peu n’importe qui. Il devient donc urgent d’implanter un véritable centre de dépistage volontaire, anonyme et gratuit. AMI s’emploie activement à réunir les ressources humaines et financières pour faire aboutir ce projet. Par ailleurs, des ARV commencent à circuler au marché noir, avec les potentielles conséquences dramatiques que l’on sait.
Reste que, dans une région où il y a deux ans à peine le mot sida était quasiment synonyme de sorcellerie, nous sommes à la fin de 2004 à la veille de l’ouverture d’un centre de dépistage volontaire et en train d’envisager l’introduction des ARV ! Cette évolution accélérée demande de notre part beaucoup de rigueur dans la gestion de nos programmes. Mais déjà, "nos" premiers bébés deviennent séronégatifs et c’est pour AMI, les autorités sanitaires locales, et tous nos collaborateurs congolais des centres de santé, la meilleure récompense.

Violences sexuelles

Mais notre activité de dépistage des femmes enceintes dans le cadre du programme PTME nous a rapidement conduits à découvrir l’ampleur d’une tragédie jusque-là méconnue, et à ouvrir un programme d’une tout autre nature. Au titre de la PTME, les deux centres de santé de Kabimba et Kavimvira disposaient de tests rapides de dépistage du VIH. Les consultations pour les femmes enceintes n’avaient pas ouvert depuis 15 jours que soeur Devota, l’infirmière titulaire du centre de Kavimvira, me demandait de recevoir deux jeunes filles violées par des soldats trois mois plus tôt, lors des combats d’octobre 2002. Il s’agissait de deux soeurs âgées de 13 et 11 ans, enlevées par deux soldats alors qu’elles allaient aux champs. Dans leur village les sentiments étaient partagés entre compassion et méfiance, les deux jeunes filles étant considérées comme probablement séropositives après leur agression. Très vite, le bruit a couru qu’à Kavimvira, les victimes d’agression sexuelle pouvaient bénéficier d’un dépistage VIH, gratuit de surcroît. Et au rythme de 2 à 3 par semaine, de très jeunes filles sont venues solliciter un dépistage que nous réalisions après un long entretien de counseling.
Devant une telle réalité, AMI en accord avec ses partenaires a décidé de mettre en place dès le mois de mars 2003 une structure de prise en charge médicale des victimes de violences sexuelles dans huit centres de santé de la zone d’Uvira. Dans ces centres de santé, AMI propose à la victime une contraception d’urgence pour les trop rares victimes se présentant dans les 72 premières heures suivant le viol, un examen clinique, un traitement préventif ou curatif des IST, et un dépistage du VIH après counseling. Les femmes sont ensuite orientées vers une maison d’accueil pour une prise en charge psychosociale.
Ce programme s’est révélé très pertinent et a rapidement pris de l’ampleur, si bien que, fin 2003, 2230 femmes et 70 hommes avaient été reçus en consultation dans une vingtaine de centres répartis de Ndolera, au nord, jusqu’à Baraka, 160 km plus au sud. L’action d’AMI s’est enrichie d’une collaboration avec l’International Rescue Comittee (IRC) qui a décidé de soutenir des maisons d’accueil gérées par des ONG locales. En effet, si la prise en charge médicale des victimes de violences sexuelles est indispensable, la prise en charge psychosociale l’est tout autant. IRC a assuré la formation de conseillères dans ces maisons d’accueil, en détraumatisation, en conciliation familiale et en suivi psychosocial. Une formation commune AMI-IRC a permis de réunir infirmiers traitants et conseillères afin de coordonner leurs actions et d’instaurer un système de référence réciproque.
Ce système, totalement intégré dans les structures locales (centres de santé et ONG), a vocation a être pérenne après le départ d’AMI de la région. Malheureusement, nous ne pouvons que constater que la fréquentation de nos centres par les victimes ne faiblit pas, puisqu’environ 1900 d’entre elles ont été prises en charge de janvier à septembre 2004. AMI atteint maintenant des centres de santé difficilement accessibles, jusque dans la presqu’île d’Ubwari et sur les plateaux de Lulenge, théâtres de violences particulièrement intenses toutes ces dernières années. Ce sont maintenant 30 centres de santé dont le personnel a été formé à la prise en charge des victimes.
Malgré une nouvelle crispation entre les parties en conflit dans la région au cours des derniers mois de l’année 2004, quelque espoir est permis puisque la communauté internationale s’est émue des crimes commis au cours du conflit, l’Etat congolais ayant lui-même saisi le Tribunal pénal international de La Haye de ce dossier.