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n°118 - septembre/novembre

 


"Ne cédons pas au confort de la critique"

 

Michel Kazatchkine

ANRS (Paris)

 








Dans le dernier numéro de Transcriptases, Gilles Raguin analysait l'un des événements éditoriaux de l'été: la parution, dans le Lancet, d'une étude critique sur l'efficacité des programmes du Fonds global de lutte contre le sida, la malaria et la tuberculose. Partagé entre l'inquiétude pour la crédibilité de l'aide multilatérale, et la critique, en particulier au sujet du retard des déboursements, ce point de vue ne pouvait manquer de susciter les réactions de certains d'entre nous, proches du Fonds ou militants de la cause Nord-Sud. Place à l'analyse de Michel Kazatchkine, ex-président du Conseil scientifique du Fonds, pour qui, parce que les outils de fonctionnement du Fonds sont d'une exceptionnelle qualité politique et opérationnelle, le pari vaut bien qu'on le risque.

 

Ce qui touche au sida et mobilise tant d’énergies dans les pays en développement suscite souvent maintenant, dans les pays du Nord et dans les milieux internationaux, pessimisme, critiques et démobilisation. Ainsi, à écouter les médias, l’absence de "scoop" à la conférence de Bangkok signifierait que la recherche thérapeutique ne progresse plus. En fait, l’année 2004 a vu, nous le savons maintenant, arriver des essais de médicaments tout à fait nouveaux, agissant à des phases du cycle de réplication virale dans la cellule différentes de celles sur lesquelles agissent les médicaments dont on dispose actuellement.
De même, c’est au moment où la communauté internationale a su enfin mobiliser des fonds et susciter un effort sans précédent en faveur de l’accès aux traitements dans les pays en développement, que les critiques et les pessimistes prennent la parole, avant même que de vrais bilans des actions financées puissent être réalisés. Une prise de parole sans véritable légitimité, alors que personne, jusqu’à présent, n’a pu et n’a su comment faire pour traiter des centaines de milliers ou des millions de personnes, dans des pays ravagés par une épidémie sans aucune commune mesure avec celle à laquelle nous avons eu à faire face dans les pays du Nord. Je ne veux pas dire en cela qu’un certain nombre des critiques mises en avant dans les articles que Gilles Raguin a analysés, ou dans certains de ses commentaires, sont infondées. Gardons à l’esprit que nous sommes encore dans la toute première phase d’un effort international d’une échelle sans précédent pour relever le défi de l’accès aux traitements dans les pays en développement. Il faut savoir rester humble. Ce défi nous confronte à de nombreuses difficultés. Les unes étaient prévisibles, les autres ont probablement été sous-estimées.

Le Fonds Global - que je connais bien pour y avoir travaillé pendant deux ans en tant que président du Conseil scientifique du "Technical Review Panel", qui a examiné les centaines de propositions qui lui étaient soumises - apparaît pour moi comme le meilleur modèle actuel de ce que peut être l’action internationale en faveur de l’accès aux traitements dans les pays en développement :
- le Fonds global est un véritable effort international multilatéral. Les donneurs en sont les Etats-Unis d’Amérique, les pays européens, l’Union européenne, et un certain nombre d’autres pays parmi lesquels quelques pays pauvres, qui ont voulu marquer, à l’échelle de leurs possibilités, leur solidarité avec cette initiative. Ceci à la différence des initiatives bilatérales, par exemple de l’initiative américaine Pepfar, dite "du président Bush", ciblée seulement sur quelques pays choisis par les Etats-Unis à partir de considérations de santé publique tout autant que de considérations politiques
- le Fonds global est un partenariat du privé et du public, seul susceptible à terme, de mobiliser l’argent des Etats comme l’argent des grandes fondations et de donateurs privés.
- les projets de financement qui parviennent au Fonds sont conçus par les pays demandeurs. Ce "country driven mechanisms" s’oppose complètement aux modèles habituels prônés par les bilatéraux ou par un certain nombre d’agences multilatérales tels que la Banque mondiale qui, trop souvent, continuent dimposer leurs propres visions des interventions nécessaires dans les pays.
- le Conseil d’administration du Fonds, qui est l’instance de décision, accorde le débat et le droit de vote à parts égales aux donateurs (qu’il s’agisse des bailleurs publics ou des bailleurs privés), et aux "récipendiaires", c’est à dire aux pays en développement eux mêmes et aux représentants des grandes organisations non gouvernementales du Sud et du Nord. Aucun Conseil d’administration d’une institution multilatérale de bailleur de fonds de crédits dédiés au développement, n’avait jusqu’à présent donné ainsi la parole de vote aux pays en développement.
- les propositions qui sont soumises au Fonds ne proviennent pas de gouvernements, mais de ce que l’on appelle le "country coordinating mechanism" (CCM), une instance qui rassemble tous les acteurs de la lutte contre la maladie dans le pays en question: acteurs gouvernementaux, organisations non gouvernementales, représentants des personnes atteintes, multilatéraux et bilatéraux. Certes, comme Gilles Raguin le souligne, nous sommes loin, dans de nombreux cas, d’un fonctionnement idéal des CCM. Il reste qu’ils représentent une révolution par rapport aux modèles précédents, et, dans mon esprit, sans aucun doute la solution d’avenir. Ce n’est pas en effet les ONG à elles seules, mêmes si elles sont prêtes dans de nombreux cas à assurer la prise en charge et le traitement de nombreux malades dans les pays où elles travaillent, qui permettront de résoudre les problèmes. On ne peut lutter contre une épidémie sans une implication forte et dominante des pouvoirs publics et de l’Etat. Le CCM a l’avantage de rétablir le consensus de tous les acteurs concernés.
- le Fonds Global assure une expertise indépendante de tous les dossiers présentés. Les projets retenus ne dépendent en aucun cas de considérations politiques, mais seulement des critères de qualité, de pertinence, de faisabilité des projets examinés.
- la gestion, si souvent mise en cause dans les pays en développement, et dont le Fonds doit scrupuleusement rendre compte aux bailleurs, est assurée par un mécanisme nouveau, celui de l’examen sur place des activités du récipendiaire principal par un scrutateur indépendant, le "Local Funding Agent".

Rappelons-nous que l’ensemble de ces mécanismes mis en place a été imaginé et élaboré dans un climat unique de mise en commun des bonnes volontés par les gouvernements, les institutions multilatérales et les organisations non gouvernementales. Et ce dans une période très courte qui a séparé l’appel à la création du Fonds mondial par Koffi Anan au printemps 2001, et janvier 2002, date à laquelle s’est réuni pour la première fois le Conseil d’administration du Fonds. Les choses sont allées ensuite très vite : premier appel d’offres en mars 2002 ; premières délibérations décisionnelles du Conseil d’administration et engagement du Fonds sur un certain nombre de projets du "Round 1" dès avril 2002. En deux ans, entre 2002 et 2004, le Fonds aura engagé près de 2,3 milliards de dollars pour la lutte contre le sida, la malaria et la tuberculose, mettant en place, au terme de cinq ans, des programmes financés pour l’accès de 450000 personnes aux traitements antirétroviraux. Certes, les difficultés existent sur le terrain. Il reste que le Fonds global est, dans l’état actuel des choses, l’institution multilatérale de développement qui débourse le plus rapidement les crédits en faveur des pays et des communautés auxquels ces crédits s’adressent.
Ne cédons pas au confort de la critique. Ne laissons pas passer la chance d’un modèle unique nouveau de solidarité internationale dans la lutte contre le sida et pour l’accès aux traitements des populations qui en ont besoin.