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n°118 - septembre/novembre

 


Une remise en cause des principes fondateurs de la lutte contre le sida

 

Fabrice Clouzeau

Sida Info Service (Paris)

Fabrice Roy








Vingt ans après le début de la pandémie, les droits des usagers de drogues, des travailleurs du sexe et des femmes demeurent largement méprisés. La prédominance du préservatif comme stratégie de prévention est battue en brèche. Sommes-nous en train de retourner en arrière? La conférence de Bangkok a ravivé nos inquiétudes.

 

La Conférence a fait apparaître pour la première fois une fracture interne, une division irréconciliable au sein du mouvement mondial de la lutte contre le sida. Jusqu’à présent, il était admis que la philosophie politique partagée reposait sur la prévention (notamment l’usage et la mise à disposition randomisée du préservatif), le combat pour l’accès aux soins, la défense des droits des malades et des personnes affectées, le droit des minorités et notamment des groupes les plus exposés au virus. Or, 20 ans après le début de la pandémie, les droits des usagers de drogues, des travailleurs du sexe et des femmes sont largement méprisés, voire niés dans une grande partie du monde. La prédominance du préservatif comme stratégie de prévention est battue en brèche alors que son caractère quasi tabou reste toujours aussi vivace dans certaines sociétés.
La situation en Asie du Sud-Est révèle ces tensions. Elles sont d’autant mieux affûtées que la société civile n’existe pas. Les contre-pouvoirs sont faibles et peu investis par la population. Les associations militantes sont peu structurées et manquent d’espace politique pour exprimer leurs revendications. Dans cette optique, l’un des apports des conférences internationales sur le sida dans les pays du Sud, comme l’a montré encore celle de Bangkok, est de soutenir et de légitimer l’activisme de ces associations en construisant une coalition entre les réseaux militants du Nord et les structures du Sud.
A Bangkok, la fragilité des associations militantes et communautaires d’Asie, et particulièrement de Thaïlande, n’a pas permis de prendre le contre-pied des messages des Eglises sur l’abstinence et la fidélité. Le programme de la Conférence a inclus comme jamais des communications orales ayant comme focus les deux premières parties de ABC (abstinence, be faithful, condom), au détriment, par exemple, des problématiques de prévention chez les gays.

Les biais de la méthode ABC

Tout au long de la Conférence, nous avons en effet assisté à une mise en avant stratégique de l’abstinence et de la fidélité au détriment du préservatif. Si on ne peut pas nier, dans certaines instances particulières, la pertinence de ces deux stratégies de prévention, il n’en demeure pas moins que c’est bien l’impossibilité de l’accès au préservatif pour des raisons politiques, économiques ou religieuses qui nourrit la pandémie. La méthode ABC peut avoir des mérites. Toutefois, il faut être vigilant. Elle comporte plusieurs biais.
Le premier est qu’elle lie et légitime de la même manière des attitudes morales et un outil de prévention. En l’occurrence, le préservatif n’est qu’un moyen pour éviter la transmission, quel que soit le contexte et les personnes avec qui il est utilisé. Ici, c’est l’objet qui est au centre de la prévention et non pas la moralité des personnes. Ainsi, les messages de prévention, basés sur le non-jugement, le respect des pratiques et des identités des individus, s’articulent sur le thème, "faites-le comme vous voulez, avec qui vous voulez, mais utilisez un condom". Or, l’abstinence et la fidélité sont des principes moraux qui tendent à nier l’importance de la sexualité dans la construction de la personne hors les chemins balisés d’une relation socialement contractualisée et encadrée. Ainsi, d’un côté, on prône le refus de la sexualité partagée avant le mariage et ce quelle que soit la pratique. Et de l’autre côté, on assume que la réalisation de la sexualité ne peut passer que par le couple version occidentale. On fait mine d’ignorer le poids et les incidences de la domination masculine sur les femmes dans les sociétés où leur rôle et leur place sont réduits à la portion congrue. Par exemple, on ignore les mariages forcés ou arrangés, les unions polygames, et les coutumes où l’épouse fait partie du patrimoine de l’époux décédé et échoit au plus proche vivant en ligne de succession dans la famille du défunt.
Le second biais est que cette doctrine est relayée sur le terrain par des structures religieuses, dont la finalité est la conversion de masses par la mission. Or, l’abstinence et la fidélité vantent la raison de la foi sur les pulsions du corps. Ils sont reconnus comme les principes moraux édictés par la volonté divine. D’ailleurs, si elles disent faire reposer leurs actions de prévention sur ABC, dans les faits, certaines obédiences oublient carrément la dernière composante.

Effroi à la cérémonie de clôture

L’engagement offensif américain mené depuis plusieurs années commence largement à porter ses fruits. Sous la pression de l’idéologie conservatrice de l’administration Bush, les Etats-Unis ont déjà retiré en 2002 leurs fonds du FNUAP (Fonds des Nations unies pour la population) au motif que certains programmes de cette agence de l’ONU participent à la promotion de la contraception et de l’avortement.
Profitant de la déliquescence des économies sanitaires et sociales de certains Etats pauvres, l’ancrage des Eglises n’est pas remis en cause. Elles agissent notamment financièrement là où l’action de santé des pouvoirs publics locaux est extrêmement défaillante. Elles sont en confrontation avec la philosophie portée par une grande partie des associations de lutte contre le sida, françaises notamment, et dont l’action promeut la prise en charge globale de la personne dans le respect de son individualité et de ses choix.
La cérémonie de clôture de la conférence de Bangkok a mis en lumière l’abrupte réalité des divergences idéologiques dans la lutte contre le sida. Lors de cette représentation scénique, empruntée au music hall américain, il a été présenté aux participants, et par extension au monde extérieur, la perfection de la création divine dévoyée par "la promiscuité, la contraception et l’avortement...". Le quasi sermon qui était accompagné de tableaux mettant en scène l’historique du sida et son impact sur l’humanité reflétait l’imprégnation croissante des messages politiques des Eglises chrétiennes nord-américaines.
La mise à disposition d’une tribune de cette envergure n’est pas neutre, ainsi que la teneur profondément religieuse et stigmatisante du folklore de la cérémonie de clôture a pu en témoigner, tout en le renforçant. Le contenu de la cérémonie avait-il le quitus des autorités organisatrices ? Cela traduit une pénétration idéologique de la droite anglo-saxonne ou en tout cas une offensive de ces relais dans le champ de la lutte contre le sida, débordant largement les frontières des Etats-Unis. Nous sommes loin du vibrant appel à la mobilisation et à l’urgence de l’accès aux traitements pour tous lancé par le jeune Nkosi Johnson lors de la cérémonie d’ouverture de la conférence de Durban en 2000.
Il ne faut pas non plus sous-estimer ce qui s’est passé lors de cette cérémonie de clôture, où pendant et après la fin de la représentation la moitié des participants a hué la performance et l’autre moitié l’a applaudie. N’avons-nous pas assisté, en direct, à la concrétisation de l’antinomie politique qui se fait dans le champ de la lutte contre le sida dans le monde ?
La France et l’Europe se doivent aujourd’hui de contrebalancer le soutien financier direct du gouvernement fédéral américain et des Eglises locales aux Etats-Unis, par une aide financière et logistique largement plus ambitieuse. Elles doivent être le contrepoids de la puissance américaine, car même si une administration Kerry se met en place après l’élection de novembre, et impulse un changement radical dans le fléchage des soutiens financiers fédéraux à la lutte contre le sida dans le monde, les Eglises continueront, par les quêtes et les collectes de fonds, à nourrir les activités de leurs missions dans les pays où elles s’établissent.
Par ailleurs, la conférence de Toronto en 2006 sera vraisemblablement le lieu adéquat pour monter une contre-offensive publique aux thèses réactionnaires. Au Canada, les mouvements de libération et de revendications communautaires et les associations de lutte contre le sida oeuvrant pour les droits fondamentaux de la personne sauront s’unir pour éviter le détournement des objectifs de la lutte contre le VIH.