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n°116 - juin/juillet 04

 


EN BREF

Représentations sociales du VIH et du sida en Europe centrale et orientale

 

Tiphaine Canarelli


 






Social representation of HIV/AIDS in Central and Eastern Europe
Goodwin R., Kozlova A., Kwiatkowska A., Anh Nguyen Luu L., Nizharadza G., Realo A., Kulvet A., Rammer A.
Social Science and Medicine, 2003, 56, 1373-84

 

Une étude parue dans Social Science and Medicine en 2003 interroge la réalité des représentations sociales du VIH/sida dans cinq pays d’Europe centrale et orientale, dont, outre la Russie et la Géorgie, trois pays nouveaux membres de l’Union européenne : la Pologne, la Hongrie, et l’Estonie. Les auteurs, domiciliés dans les laboratoires de psychologie et de sociologie des capitales de ces pays, placent les résultats inquiétants obtenus sous l’éclairage de l’héritage soviétique et des changements sociaux nés de la transition libérale. Malgré certaines insuffisances, l’enquête offre des résultats préoccupants. Une invitation à renforcer la coopération Est/Ouest dans l’Union élargie.
Cette étude sociologique s’intéresse à l’influence de facteurs sociaux sur l’augmentation rapide des diagnostics d’infection à VIH en Europe centrale et orientale. Les facteurs culturels et religieux étaient particulièrement interrogés. L’Estonie et la Géorgie, toutes deux issues de l’ex-Union soviétique, avaient des taux d’infection à VIH relativement faibles au moment de l’étude, la Hongrie et la Pologne connaissant quant à elles une augmentation nette de leur prévalence, de même que la Russie.
Si cette augmentation est portée par plusieurs phénomènes connus, comme l’augmentation de la prostitution, la libéralisation sexuelle, le brassage des populations et l’usage de drogues, les facteurs sociaux, quant à eux, n’avaient pas été étudiés jusqu’alors.
Les auteurs ont sélectionné 2 populations particulières ayant à peu près les mêmes caractéristiques socio-économiques : les hommes d’affaires, et les professionnels de santé. Ce ciblage est justifié par le fait que les premiers, en vertu de leur mobilité et de leur niveau de revenu, ont un risque plus grand de nomadisme sexuel, et ont par voie de conséquence un niveau de risque plus élevé que la population générale ; quant aux seconds, du fait de leur activité professionnelle (médecins comme infirmier[es] sont interrogés), ils devraient avoir un meilleur niveau de connaissance sur la maladie que la population générale.
511 sujets âgés de 25 à 57 ans ont été inclus, issus équitablement des deux milieux professionnels étudiés, et avec un rapport homme/femme équilibré. L’enquête comportait deux volets : un questionnaire portant sur la connaissance de l’origine du virus et sur la prise de risques, et un "test d’association d’idées" autour du mot sida.

Lorsque l’on demande aux sujets si, pour eux, le sida est un "problème sérieux", 73% répondent par l’affirmative, les moins convaincus étant les Russes (54%). 72% des répondants disent avoir eu connaissance du sida par les médias, et 89% des individus disent ne pas connaître de personnes séropositives dans leur entourage. Quant aux modes de contamination, 91% de ceux qui connaissent l’affection ont notion de la contamination par voie sexuelle, et 80% de celle par voie sanguine. La contamination par voie materno-foetale, elle, n’est citée que par certains sujets, en Hongrie (26%). Alors qu’en Russie les répondants mentionnent davantage la transmission sexuelle, en Estonie, la préoccupation principale des sujets est la contamination via l’injection de drogue. A la question portant sur l’identification d’éventuels groupes à risques, un tiers des sujets, tous pays confondus, cite les homosexuels.
Les réponses à la question "avec quel genre de personnes n’auriez-vous pas de rapport sexuel" sont parfois surprenantes : 60% des Hongrois évoquent "ceux avec lesquels je n’aurais pas de sentiments", et 68% des Polonais éviteraient "toute autre personne que leur épou(x)se". Parallèlement, quand on leur demande de qualifier les genre de personnes qui, selon eux, utilisent les préservatifs, les adjectifs cités dans chaque pays sont: "prudents", et "éduqués", 10% des Polonais évoquant les "jeunes femmes modernes", un groupe décrit comme étant multipartenaire et à haut risque d’infection.
S’agissant du dépistage, il apparaît que les répondants russes y ont le plus recours, puisque 94% d’entre eux disent connaître leur statut, à la différence des Géorgiens ou des Polonais, qui ne sont respectivement que 15% et 20% à le connaître.
La seconde partie de l’enquête s’appuyait sur un test d’association d’idées autour du mot sida. Les mots cités le plus fréquemment sont : "maladie", "mort", "drogue", "sang", "homosexualité", mais aussi des mots teintés de fatalisme, retrouvés plus fréquemment en Géorgie et en Hongrie, comme "malchance" ou "intolérance de la société".
Au total, il ressort de cette étude que les connaissances se rapportant au sida sont faibles mais de niveau variable entre les Etats. Par exemple, alors que dans chaque pays la majorité des répondants considèrent que le virus provient d’Afrique, un sujet russe sur cinq au sein du sous-groupe des professionnels de santé reste convaincu que l’épidémie fait l’objet d’inquiétudes exagérées, ou encore est une conséquence de la décadence à l’Ouest, avec parfois des relents de mythologie soviétique de la conspiration (le VIH serait une arme virologique...).
Il reste que, parmi les pays interrogés, c’est en Pologne et en Géorgie, pays où les traditions religieuses sont les plus vivaces, que l’on rencontre les visions les plus conservatrices sur les groupes à risques et le port de préservatifs.
Les auteurs souhaitent que cette étude ouvre la voie à d’autres enquêtes sociologiques concernant les représentations sociales du VIH/sida, et soulignent le déficit de données de ce type dans de nombreuses régions du monde, en particulier dans les pays d’Asie mineure et dans les pays islamiques.
Cette étude est finalement limitée par la taille des effectifs étudiés et la pauvreté des données recueillies. Elle souligne en ce sens l’impréparation tant des chercheurs en sciences sociales que des autorités sanitaires à une épidémie qui connaît déjà en Russie, mais aussi en Ukraine et en Estonie une diffusion rapide à partir du groupe des usagers de drogues. La création d’un contexte porteur pour la prévention nécessite de bien comprendre les déterminants des attitudes et des comportements face au VIH, dans des sociétés en prise avec des changements politiques, économiques, culturels et moraux considérables. Une bonne coopération au sein de l’Union européenne devrait permettre de tirer parti de la riche expérience accumulée dans ce domaine tant au Nord qu’au Sud.