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n°115 - avril/mai 04

 


Retour au Sud-Kivu

 

Chantal Aubert-Fourmy

Aide Médicale Internationale, Mission Sud-Kivu, janvier-avril 2003

 








Chantal Aubert-Fourmy avait témoigné, dans une précédente livraison de Transcriptases1, de son expérience de l'accompagnement de personnes victimes de violences sexuelles vécue lors d'une mission au Sud-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo. Elle nous donne aujourd'hui des nouvelles des actions engagées dans la région par les ONG et les associations locales.

A mon retour dans le Sud-Kivu après une absence de 6 mois, la situation locale à Uvira et les programmes auxquels j'avais participé de janvier à avril 2003 ont considérablement évolué. Les accords de paix signés en juin 2003 produisent leurs effets : l'atmosphère est plus détendue, on peut circuler à pied en ville. Le vendredi 24 octobre, les "maï-maï"2 font un retour triomphal à Uvira après des années de combats à partir des hauts plateaux. Les anciens du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD)2 laissent faire et organiseront les festivités du lendemain. La foule est en liesse, sur le lac, dans les rues, partout. Curieusement, personne n'est désarmé et les enfants jouent avec les kalachnikovs et les lance-roquettes des plus grands. On chantera tard dans la nuit.
Aux deux centres de dépistage VIH ouverts en février 2003 dans le cadre du programme de prévention de la transmission du virus de la mère à l'enfant (PTME) se sont ajoutés cinq centres supplémentaires. L'Unicef est le partenaire d'Aide médicale internationale (AMI)3 sur ce programme.

Quant aux violences sexuelles, l'ampleur du problème s'est confirmée, tant en nombre de victimes qu'en gravité des lésions constatées. De neuf centres de prise en charge médicale des victimes ouverts par AMI en avril, on est passé à dix-neuf. L'information, ignorée au début de l'année 2003, a depuis été relayée aux niveaux régional, national et international; la création d'un tribunal pénal international pour les violences sexuelles commises dans tout le Kivu et l'Ituri est envisagée.
Sur le terrain, un partenariat avec l'ONG américaine International Rescue Committee (IRC) a été commencé afin d'assurer une prise en charge psychosociale aux victimes. Je suis chargée de développer et d'harmoniser la collaboration entre les centres de santé soutenus par AMI et les "maisons des femmes" soutenues par IRC. En effet, si la plupart des centres de santé fonctionnent convenablement, d'autres refusent de recevoir les victimes ou se comportent de manière très désagréable avec elles, voire font l'objet de plaintes de la part des ONG de prise en charge psychosociale.

Ces dysfonctionnements semblent dus aux difficultés des soignants dont le centre n'a pas toujours été sélectionné sur la base du volontariat. Dans une région en guerre, on ne peux pas exclure que certains soignants aient été personnellement impliqués dans des agressions sexuelles, en temps que victime, agresseur, témoin ou membre d'une famille concernée. Cela pourrait expliquer à quel point certains d'entre eux se trouvent en grande difficulté face aux victimes.
IRC a organisé avec notre collaboration une formation commune à nos deux secteurs d'intervention afin d'améliorer notre efficacité.
Sur le plan médical, nous proposons :
- une contraception d'urgence pour les femmes vues précocement ;
- un dépistage VIH avec test de confirmation en cas de séropositivité ;
- un traitement des éventuelles infections sexuellement transmissibles ;
- le dépistage des lésions périnéales d'ordre chirurgical et le transfert à l'hôpital de Bukavu si nécessaire.
Sur le plan psychosocial, les "maisons des femmes" écoutent, accueillent et hébergent temporairement les victimes. Une médiation familiale est proposée, pour tenter de convaincre les maris d'accepter de reprendre leur épouse, souvent mise à la porte avec ses enfants à la suite du drame. Lorsqu'un transfert chirurgical est nécessaire, la maison des femmes d'Uvira loge et nourrit les victimes le temps de faire les formalités administratives nécessaires. Un taxi collectif affrété par AMI part chaque semaine pour Bukavu. Afin de permettre aux soignants des deux secteurs d'évacuer le stress dû à leur travail, un groupe de parole bimensuel est organisé à Uvira (gâteaux et boissons sont offerts par AMI).

Fin 2003, le partenariat était bien rodé sur les zones de Lemera, Uvira et Nundu et s'installait plus au sud autour de Baraka, une zone à laquelle nous n'avions pas accès jusqu'en juin 2003. Surtout, les structures soutenues par AMI et IRC fonctionnent entièrement avec le personnel congolais des centres de santé et des ONG locales : c'est tout un savoir-faire qui est installé de manière durable, et les difficultés engendrées par la mise en place du dispositif ont été résolues à l'intérieur du centre de santé ou en déplaçant notre soutien vers un centre voisin présentant plus d'aptitude à la prise en charge des victimes. En effet, les séquelles psychiques et physiques de ces viols systématiques pendant les années de guerre se feront sentir pendant de nombreuses années.
Les victimes ne se présentent pas toutes, préférant cacher leur agression dans un silence qui leur semble plus apaisant. Mais la menace est toujours là, malgré la paix et la diminution des actes de barbarie les plus atroces. Cela explique que, dans notre programme PTME, nous sommes dans l'impossibilité de faire respecter la procédure d'allaitement exclusif des bébés nés de mère séropositive: dans cette zone très pauvre, démonétarisée, où les femmes sont paysannes, il est indispensable pour elles de retourner aux champs le plus tôt possible afin d'assurer la nourriture des autres enfants. Les parcelles sont en moyenne à 1 ou 2 heures de marche du village ; il faut partir très tôt, dès 4 heures du matin, et les soldats rôdent. Leur bébé est gardé dans le village par une tante ou une nièce, qui doit le nourrir au moins une fois (l'absence de la maman dure 6 à 8 heures) avec de la bouillie de manioc et de l'eau.
Ma suggestion d'emmener la baby-sitter aux champs pour permettre l'allaitement n'a pas le moindre succès. Les paroles de cette maman résument bien pourquoi: "Quand les soldats arrivent, si j'ai un bébé, je courrai moins vite que les autres et c'est moi qui serai prise. Je peux demander à ma nièce de garder mon bébé à la maison, mais je ne lui ferai pas courir le risque d'aller aux champs si ce n'est pas pour cultiver." Les violences sexuelles n'ont pas encore vraiment cessé dans la région.
Le Sud-Kivu a encore besoin de l'aide internationale pour soutenir son système de santé, mais les professionnels locaux font d'énormes efforts pour faire face aux pathologies quotidiennes les plus courantes (paludisme, pneumopathies, entéropathies, etc.) et nouvelles pour eux, comme le sida et les traumatismes de guerre.


1 - Aubert-Fourmy C.
"Accompagner les personnes victimes de violences sexuelles : une expérience au Sud-Kivu"
Transcriptases no 109, juillet/août 2003, pages 31-34

2 - factions armées rebelles

3 - Aide médicale internationale,
119 rue des amandiers,
75019 Paris