TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
et les virus des hépatites

   
Recherche dans les archives Transcriptases avec google.
Les archives contiennent les articles parus dans les N° 1 à 137.
Les articles des n° 138 et suivants sont publiés sur
www.vih.org


n°115 - avril/mai 04

 


L'avènement d'une éthique légale d'Etat

 

Mélanie Heard

PISTES

 






Leçons politiques de l’épidémie de sida
Nicolas Dodier
Paris, Ehess, collection Cas de figure, 2003, 359 p., 17 euros

 

A l'heure où les débats sur la recherche clinique et l'accès aux traitements au Sud concentrent toutes les énergies, il était temps de se remémorer l'histoire complexe de l'"arrivée" des traitements antirétroviraux au Nord, et d'analyser ce qui s'est joué, au plan politique et social, sur ce terrain si fortement investi du progrès thérapeutique anti-VIH. C'est la vocation du récent ouvrage de Nicolas Dodier, Leçons politiques de l'épidémie de sida, paru aux éditions de l'Ehess.
Ethique des essais, tirage au sort et placebo, rigueur des protocoles et compassion, faux espoirs de la ciclosporine, "affaire" Zagury : "Rarement le monde médical aura été en France aussi publiquement conflictuel qu'avec l'épidémie de sida, dans la rue, les médias, au Parlement, dans les conférences internationales ou les tribunaux."
Au fil de ces controverses, Nicolas Dodier élabore une sociologie politique du progrès thérapeutique dans la lutte contre le sida, et propose des outils conceptuels aussi précis qu'intuitifs. L'exceptionnalité de la gestion politique du sida, qualifiée depuis Michael Pollak de moderne et de libérale, trouve avec cet ouvrage un nouveau champ d'analyse.
Car c'est bien, dans cette histoire des traitements anti-VIH, d'une dynamique politique nouvelle et propre au sida qu'il s'agit, signe de "transformations essentielles de notre société, au carrefour de la médecine, de la science, et du capitalisme". Sociologue, Nicolas Dodier place ici au cœur de sa réflexion la question de la légitimité politique : "Ce qui est en jeu, c'est la manière d'établir les pouvoirs et de penser leur légitimité."
Tout comme sur le terrain des stratégies de prévention, c'est, sur le terrain du progrès thérapeutique, de valeurs politiques qu'il s'agit: une nouvelle légitimité libérale de la santé publique s'affirme, à travers la valorisation des malades actifs et l'érosion de la tradition clinique, à travers la réglementation éthique des essais contrôlés, ou simplement à travers une forme nouvelle de collaboration entre firmes pharmaceutiques, institutions et associations de patients.
On retiendra notamment la description des tensions qui ont accompagné le passage de la "tradition clinique" à la "modernité thérapeutique d'Etat" : une machinerie de contrôle médico-administratif des essais cliniques s'installe avec les traitements du sida, et l'économie des pouvoirs bascule de l'éthique paternaliste du mandarin vers une bioéthique d'Etat. Nicolas Dodier montre que, s'agissant d'une médecine aussi liée que celle du sida aux progrès de la recherche médicale, la question des nouveaux traitements est la question-clé autour de laquelle s'est organisée, dans ces nouvelles "arènes" de la légitimité politique que furent les communiqués du TRT5 ou bien les protocoles de l'ANRS, la configuration politique libérale nouvelle propre au sida.
L'approche novatrice de l'ouvrage, qui privilégie la notion de "travail politique" ou de rééquilibrage de l'économie des pouvoirs entre cliniciens, agences d'Etat, firmes pharmaceutiques, patients et opinion publique, interroge l'avènement d'une éthique légale d'Etat. Une problématique éclairante pour comprendre la nouvelle donne politique née du sida, et dans laquelle médecins, chercheurs, militants associatifs et firmes pharmaceutiques pourront lire la généalogie de ces positions qui façonnent aujourd'hui la nature de leur engagement dans les problématiques du Sud.