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n°115 - avril/mai 04

 


VIH - SIDENAFIL

Utilisation du Viagra chez des hommes gays à San Francisco

 

Francis Lallemand

service des maladies infectieuses, Hôpital Saint-Antoine (Paris)

 






Viagra use in a community-recruited sample of men who have sex with men, San Francisco
Lee Chu P., McFarland W., Gibson S., Weide D., Henne J., Miller P., Partridge T., Schwarcz S.
Journal of AIDS, 2003, 33, 191-93

Une étude communautaire a été menée à San Francisco auprès de 83 jeunes gays. Ce travail ne démontre pas de lien entre utilisation de Viagra® et accroissement du risque de contamination VIH. Tout au plus peut-on constater qu'une fois sur deux cet usage échappe à la prise en charge du VIH.

Alors que depuis peu des cliniciens se sont intéressés à la prévalence et aux types de dysfonctions sexuelles qui touchent les personnes séropositives pour le VIH, d'autres tentent d'apprécier l'impact sur les risques de transmission du VIH des médicaments censés soulager ces symptômes.
Depuis quelques années on observe, au moins aux Etats-Unis, une augmentation des pratiques de pénétration anale sans utilisation de préservatif, ainsi qu'une augmentation des infections sexuellement transmises (IST) et du nombre des contaminations par le VIH.
Par ailleurs, deux études1,2 réalisées à San Francisco chez des gays consultant dans des centres de prise en charge des IST ont déjà montré que l'utilisation du Viagra® (sidénafil) était associée à une augmentation des pratiques sexuelles à risque. L'étude de Lee Chu et coll. réinterroge cette hypothèse. Les auteurs se sont intéressés ici à une communauté plus large en interrogeant des sujets membres de l'organisation "stop AIDS project". Il s'agissait d'une étude transversale basée sur de courts entretiens anonymes pratiqués en face-à-face. Huit cent trente-sept gays masculins ont ainsi participé à l'enquête.
Au total, 32% des sujets avaient déjà utilisé du Viagra, les facteurs prédictifs significativement associés à l'utilisation du Viagra étant l'âge plus élevé, la race caucasienne, la séropositivité VIH, l'utilisation de substances illicites et la pratique de la pénétration anale sans utilisation de préservatif.
Parmi les 837 participants, l'âge moyen était de 35 ans, avec 67% de Caucasiens ; 76% d'entre-eux rapportaient une pratique de la pénétration anale au cours des 6 derniers mois, 49% une utilisation de préservatifs systématique. Au total, 32% avaient déjà utilisé du Viagra, 21% au cours des 6 derniers mois.
En analyse multivariée, l'utilisation récente de Viagra était indépendamment associée au fait d'être séropositif pour le VIH, à la pratique de la pénétration anale sans préservatif avec des partenaires potentiellement sérodiscordants, à un âge plus élevé, au fait d'être d'origine caucasienne, et à l'utilisation de substances illicites.
Trente-six pour cent des sujets ayant consommé du Viagra ont signalé l'utilisation conjointe possible d'autres substances comme le LSD ou l'ecstasy. La majorité des consommateurs n'avaient pas obtenu le produit par leur médecin, mais par des amis (44%), via Internet (6%) dans la rue (4%) ou par d'autres moyens (10%).

Malgré le nombre important de sujets recrutés, cette étude ne permet pas de conclure à un lien de causalité entre la consommation de Viagra et la prise de risque au cours des rapports sexuels, même si elle est en accord avec les deux autres travaux déjà cités sur le sujet qui retrouvaient également une association entre Viagra et relations anales non protégées. De plus, les questions n'évaluaient pas la quantité et la fréquence des prises de Viagra, mais uniquement le fait d'en avoir consommé au moins une fois au cours des six derniers mois.
On notera également qu'une étude réalisée au Royaume-Uni3 ne retrouvait pas de lien de causalité entre la prise de Viagra et les rapports sexuels anaux non protégés.

Les résultats d'un tel travail associés à une augmentation des nouvelles infections par le VIH chez les gays américains pourraient poser des problèmes aux médecins qui prennent en charge les patients se plaignant de dysfonctions sexuelles. Alors que le Viagra peut parfois permettre d'améliorer ou de soulager certains troubles chez ces patients, le spectre de la majoration du risque de la contamination pourrait conduire certains à refuser de prescrire ce produit. Sommes-nous très loin de l'amalgame : "Moins les personnes séropositives feront l'amour, moins le risque de contamination sera grand" ? Et donc, "pourquoi prescrire du Viagra?"

Quoi qu'il en soit, cette étude montre également que la moitié des consommateurs se procurent le produit autrement que par un médecin. Les cliniciens qui prescrivent de tels produits doivent pouvoir profiter de la demande des patients pour élaborer individuellement avec eux, autour des prises de risque sexuel, des stratégies adaptées de prévention de la transmission du VIH.


1 - Colfax G et al.
"Drug use and sexual risk behavior among gay and bisexual men who attend circuit parties : a venue based comparison"
J Acquir Immune defic Syndr, 2001, 28, 37-9

2 - Kim A et al.
"Increased risk of HIV and sexually transmitted disease transmission among gay or bisexual men who use Viagra® , San Francisco 2000-2001"
AIDS, 2002, 16, 142-58

3 - Sherr L et al.
"Viagra® use and sexual risk behavior among gay men in London"
Abstract 26.5,
5th AIDS Impact International Conference : Biopshychosocial aspects of HIV infection, Brighton, juillet 2001