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n°109 - juillet-août 03

 


PARIS - 13-16 JUILLET 2003 : 2nd IAS CONFERENCE ON HIV PATHOGENESIS AND TREATMENT

La 2e Conférence de l'IAS, une étape dans la quête d'un "nerf de la guerre" contre le sida

 

Gilles Pialoux

Hôpital Tenon (Paris)

Abdon Goudjo

Crips / Pistes (Paris)








Marquée par les contributions de Marie-Josée Mbuzenakamwe, Jean-Paul Moatti et Nelson Mandela, la deuxième conférence de l'International Aids Society a permis d'établir que l'accès aux traitements dans les PED s'imposait pour des raisons non seulement éthiques et sanitaires, mais aussi économiques. Reste à trouver "le nerf de la guerre", c'est-à-dire à obtenir des pays riches qu'ils tiennent leurs promesses.

 

Si l’on reprend le proverbe allemand cher à Milan Kundera "ein mal ist kein mal" ("une fois ça ne compte pas"), le congrès de l’International Aids Society (IAS) était, de fait, très attendu ! Mieux qu’une confirmation, ce rendez-vous parisien sous l’égide conjointe de l’IAS et de l’ANRS a indiscutablement été un succès. Et un événement qui fera date à Paris depuis l’organisation, en 1986, de la 2e Conférence internationale sur la sida. C’était un autre temps. D’autres constats aussi mais, au bout du compte, une même histoire.
TranscriptaseS, très attentif aux stratégies de soins et de mise à disposition des traitements anti-VIH dans les pays du Sud, n’a pas été déçu du voyage... jusqu’à la Porte Maillot à Paris. Des images, beaucoup d’images : de l’avenue de la Grande Armée redécorée en hommage à la lutte contre le sida en pleine fête nationale à l’accolade nécessaire entre Nelson Mandela (prix Nobel) et Gaëlle Krikorian (Act Up-Paris) en séance plénière extraordinaire, sans oublier l’autodérision, politiquement surprenante, du très "bushien" Anthony Fauci présentant sa communication résumant 20 ans de science du VIH devant - entre autres - une diapositive de militants associatifs arborant un incisif "Fauci kill us !".
Au-delà de ces instantanés, et si l’on exclut la trop voyante communication-produit sur le T20, Paris a donné l’occasion de mettre en évidence quelques points clés de la lutte actuelle contre le sida : la rationalisation de la colère et de la vindicte associative vis-à-vis de l’accès aux traitements, le renversement de l’argument du coût/efficacité en faveur de la dispensation des antirétroviraux en Afrique, et, finalement, un certain recul de la clinique et du biomédical. Tout au moins pour un temps.
Dans l’attente d’un dossier spécial IAS, TranscriptaseS s’efforce ici de présenter quelques éléments de cette actualité.
 

Un choix économique rationnel

L’accès aux traitements est un choix économique rationnel : ce n’est pas un paradoxe, mais une réalité désormais scientifiquement établie grâce aux expériences menées dans les pays du Sud. Et c’est d’autant plus vrai que l’impact économique du sida dans les pays en développement a été, jusqu’à présent, largement sous-évalué, comme l’illustrent les données récemment rendues publiques par la Banque mondiale.
Dans le cadre d’un programme lancé par l’ANRS, "Evaluation économique des traitements antirétroviraux dans les pays du Sud" (Etapsud), Jean-Paul Moatti a démontré, lors de la séance d’ouverture, que, contrairement à ce que beaucoup d’économistes ont avancé jusqu’à présent, le rapport coût/efficacité milite en faveur des traitements, même dans les pays à ressources limitées. Assertion confirmée par Michel Kazatchkine, directeur de l’ANRS et coprésident de la conférence : "Il est inexact de prétendre que les trithérapies ne sont pas adaptées aux pays africains."
Plusieurs exemples rapportés dans un ouvrage collectif de l’ANRS1 démontrent que l’élargissement de l’accès aux soins dans les pays du Sud est pertinent autant au plan économique qu’en matière de lutte contre le sida.
Pour ne prendre qu’un exemple, la politique menée par le Brésil (172 millions d’habitants et un PIB de 300 dollars par tête), qui a permis à 125000 personnes d’intégrer les programmes d’accès aux antirétroviraux, a coûté 1,8 milliard de dollars pour 2 milliards d’économies en termes d’hospitalisations et de soins ambulatoires.
Des programmes de financement d’antirétroviraux par les entreprises ont également montré leur pertinence économique en Afrique. En Côte d’Ivoire, entre 1995 et 1999, l’introduction des antirétroviraux dans une grande entreprise a conduit à une réduction de près de 60% de la mortalité, de 78% des nouveaux cas de sida, de 81% des hospitalisations et de 94% de l’absentéisme. Pour un investissement thérapeutique de 217000 dollars, cette expérience pilote montre une économie de 558000 dollars.
Par ailleurs, cinq années de suivi de cohortes au Sénégal, en Côte d’Ivoire et en Ouganda (collaboration ANRS/CDC) ont montré que cet accès induit des taux de résistance aux antirétroviraux similaires ou inférieurs à ceux observés dans les pays du Nord.
 

"Le nerf de la guerre"

"Le nerf de la guerre" : tel était le titre de l’intervention, en séance d’ouverture, de Marie-Josée Mbuzenakamwe (Burundi). Un titre emblématique qui ne quittera pas la 2e conférence de l’IAS.
En introduction, cette figure de la lutte contre le sida a cité deux prises de position d’hommes politiques : "Comment pourrions-nous continuer à invoquer les droits de l’homme et la dignité humaine dans les enceintes internationales si, dans le même temps, à l’abri des meilleures raisons, nous acceptions que des millions de malades restent privés pour toujours des thérapies les plus efficaces ?" Jacques Chirac, décembre 1997 ; "Vaccines, drugs and other health products to prevent and treat the diseases need to be made available to those who need them at a price they can afford." Tony Blair, mai 2001.

L’adresse faite par ce médecin burundais de l’association ANSS à l’ensemble des médecins et chercheurs de la conférence a marqué la cérémonie d’ouverture, en faisant écho à un autre paradoxe : comment soigner sans médicaments et sans moyens ? "Il y a deux réalités : l’une faite de mots, qui finissent par n’avoir plus aucun sens, nourrie d’annonces jamais suivies d’effet ; l’autre, celle que nous vivons, dans laquelle le nombre de morts et de contaminations augmente chaque jour un peu plus. (...)
Je sais aussi que je suis, comme beaucoup de mes collègues, dans une situation où notre exercice de la médecine ne consiste pas simplement à soigner des malades, mais, par la force des choses, à décider de qui vivra et qui mourra... Avez-vous déjà fait ce choix en face d’un malade ? (...)
Accepterez-vous de cautionner cette hypocrisie en applaudissant lors de la cérémonie de clôture des discours vides de tout engagement financier véritable ? C’est la question que je me pose."

"Le nerf de la guerre" mis en évidence par Marie-Josée Mbuzenakamwe renvoie à la problématique actuelle du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, "quasiment en situation de faillite, incapable de financer son troisième appel d’offres en octobre prochain". En effet, jusqu’à maintenant, 1,24 milliard de dollars ont été versés par les huit pays les plus riches du monde alors que la contribution "équitable" est basée sur la somme de 10 milliards de dollars nécessaire chaque année pour combattre ce fléau, selon l’Onusida. "Tous les pays du G8 ont su faire un discours à la mesure de l’ampleur de l’épidémie. Aucun n’a respecté ses engagements", dénonce le médecin burundais.
 

"Où sont les 10 milliards ?"

Face à ces paradoxes, les activistes, emmenés par Act Up et le collectif Fund The Fund, constitué à l’occasion du G8 d’Evian, en juin, pour défendre le Fonds mondial, ont interpellé le congrès : "Où sont les 10 milliards ?", ont martelé des militants antisida, qui se sont élevés contre les "mensonges des donateurs qui tuent". La conférence internationale de soutien au Fonds mondial qui s’est tenue le 16 juillet à quelques pas du congrès n’a pourtant pas permis de dépasser le stade des promesses. Ainsi, les pays en développement se sont constamment rappelés à la mauvaise conscience des pays riches. Il était inévitable qu’en fin de conférence, il y eut un clash entre les activistes qui se battent pour un peu plus d’égalité dans l’accès au soin et les pays donateurs, invités à tenir leurs engagements. Des interjections plus agressives - "shame, shame, shame" - ont ainsi ponctué le début du discours de Jacques Chirac, venu clôturer la conférence de l’IAS, après la réunion des pays donateurs du Fonds mondial, avant que les "fauteurs de trouble" soient expulsés par des policiers en civil.
 

La voix de Nelson Mandela

Mais le temps fort de ce congrès fut sans conteste la présence de Nelson Mandela. Lors de son intervention en séance plénière, il a souligné que nous nous trouvons face à une "réalité choquante" et une "injustice" que l’on ne peut pas faire semblant d’ignorer.
Evoquant l’engagement du président américain George Bush de consacrer - sous conditions - 15 milliards de dollars sur cinq ans à la lutte contre le sida, M. Mandela a appelé l’Europe à plus de générosité : "Vu l’importance de sa population et de son économie, l’Europe doit faire autant sinon mieux que les Etats-Unis."
Egrenant des chiffres "atterrants" - 26 millions de personnes déjà mortes du sida, dont 95% dans les pays en développement, 45 millions de personnes vivant avec le virus -, il a aussi dénoncé le manque de courage et de volonté politique de certains Etats du Sud qui se refusent à consacrer l’essentiel de leurs moyens à la lutte contre ce fléau dans leurs pays. Mais la voix de Nelson Mandela peut-elle, au-delà de cette 2e conférence de l’IAS, faire la différence ?
 

Retour sur la Conférence de l’IAS dans le prochain numéro
- les infections opportunistes dans les PED
- flux et reflux de la prévention mère-enfant
- traitements simplifiés en une prise
- vaccin anti-VIH : état des lieux
- le "scale up" en Afrique, etc.



1 - "Economics of AIDS and access to HIV/AIDS care in developing countries. Issues and challenges"
édité par Jean-Paul Moatti, Benjamin Coriat, Yves Souteyrand, Tony Barnett, Jérôme Dumoulin, Yves-Antoine Flori
ANRS, collection Sciences sociales et sida, 2003, 486 p.