TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
et les virus des hépatites

   
Recherche dans les archives Transcriptases avec google.
Les archives contiennent les articles parus dans les N° 1 à 137.
Les articles des n° 138 et suivants sont publiés sur
www.vih.org


n°108 - mai-juin 03

 


VIH - MIGRANTS

Nouveaux consultants d'origine étrangère en région parisienne

 

Mélanie Heard

PISTES

 






Nouveaux consultants pour une infection par le VIH dans un hôpital du nord des Hauts-de-Seine
Mortier E., Chan Chee C., Bloch M., Meier F., Guerreiro S., Levacher C., Baudesson J., Vieira M., Chandemerle C., Simonpoli A.-M.
BEH, 2003, 1, 2-3

Les résultats d'une enquête menée dans un hôpital de la banlieue de Paris (92) tendent à montrer que l'afflux de patients originaires d'Afrique subsaharienne est moins dû à un phénomène d'émigration thérapeutique qu'à une sensibilisation des intervenants de santé à l'accompagnement des migrants.

 

L'afflux de nouveaux consultants d'origine étrangère pour une infection par le VIH témoigne-t-il d'une politique efficace de dépistage et de prise en charge auprès des migrants, ou bien de l'existence d'une émigration thérapeutique ? Une équipe de l'hôpital Louis Mourier (Colombes, Hauts-de-Seine) récapitule, à partir des résultats d'une enquête prospective réalisée dans son service par questionnaire anonyme entre le 1er janvier 2001 et le 30 septembre 2002, les caractéristiques sociodémographiques et médicales de 128 patients consultant pour la première fois pour une infection par le VIH.

Parmi les 128 patients de l'enquête, les femmes (n = 73) sont plus nombreuses que les hommes (n = 55). Les deux tiers des patients (63%) sont originaires d'Afrique centrale (principalement des deux Congos) ou de l'Ouest (Côte-d'Ivoire et Mali) ; un patient sur cinq est de nationalité française (n = 27), et 7 patients sont originaires d'Afrique du Nord. La majorité des patients connaissent des conditions socio-économiques très précaires, en particulier les patients d'origine étrangère.

Le motif du dépistage n'est pas significativement différent entre patients étrangers et français ; le plus souvent, le dépistage est réalisé suite à des manifestations cliniques (un tiers des cas), sur la proposition d'un médecin (23% des cas), ou à la suite d'une initiative personnelle (22% des cas). Quant aux caractéristiques cliniques au moment du dépistage, 27% des patients français sont au stade C, contre 15% des patients étrangers arrivés en France depuis moins de 58 mois et 19% des patients étrangers arrivés depuis plus de 58 mois (p = 0,4).
Le mode d'infection est majoritairement hétérosexuel, puisqu'il concerne 59% des patients français et 86% des patients d'origine étrangère. Pour ces derniers, le délai médian entre l'arrivée en France et le dépistage est de 12,1 mois (5 patients ont déclaré un dépistage avant leur arrivée) ; ce délai varie de façon significative en fonction de l'origine des patients : il est de 6,8 mois pour ceux venus d'Afrique centrale, contre 14,9 mois pour ceux venus d'Afrique de l'Ouest, et 179,6 mois pour les patients originaires d'Afrique du Nord (p < 0,01).

Le motif de la première consultation est dans 16% des cas une manifestation clinique, sans différence significative selon la nationalité. Comme au moment du dépistage, les patients français sont plus souvent au stade C (41%) que les patients étrangers (19%), ils sont aussi plus souvent coinfectés par le VHC <(15% versus 4%). Quant au délai médian écoulé entre le dépistage positif et la première consultation, il est de deux semaines (extrêmes 0-16 ans) : 75% des patients français et 92% des patients étrangers ont consulté dans l'année (92%) (p = 0,05) ; pour les patients étrangers, le délai médian est de 12 jours.

Cette étude a le mérite de décrire les caractéristiques sociodémographiques de patients nouvellement dépistés en région parisienne. Elle permet d'aborder la question récente et d'actualité d'une émigration thérapeutique. Pour les auteurs, le délai plus court de prise en charge après le dépistage des patients d'origine étrangère serait lié à une sensibilisation plus grande des intervenants de santé à l'accompagnement de ces patients dans le département, et non à une émigration thérapeutique. Il faut toutefois relever la valeur considérable des extrêmes des délais entre l'arrivée en France et le dépistage puis entre le dépistage et la première consultation pour les populations étrangères : jusqu'à 180 mois pour le premier et 16 ans pour le deuxième. Il est regrettable que les auteurs n'aient pas exclu de leur analyse les patients pour lesquels ces délais étaient très élevés et pour lesquels l'hypothèse d'une émigration thérapeutique était évidemment exclue.
L'absence de données concernant la durée médiane entre dépistage et première consultation en fonction de l'origine des patients (celle-ci n'est en effet fournie que pour les patients étrangers) gêne également la discussion concernant le problème de l'émigration thérapeutique. L'argument des auteurs réfutant l'hypothèse d'une émigration thérapeutique, compte tenu du fait que seuls 22% des patients étrangers ont été dépistés de leur propre initiative, est discutable. Il est probable que la proposition du test par le médecin est liée à la prévalence de l'infection par le VIH dans le pays d'origine.

Cette enquête contribue ainsi à la compréhension des différents paramètres de l'accroissement des patients étrangers parmi les consultants pour une infection par le VIH, et souligne à juste titre que seule une description des caractéristiques sociales et démographiques de ces nouveaux consultants peut permettre d'élaborer une réflexion critique sur les modalités de leur prise en charge. Elle a également le mérite de souligner la sensibilisation aux problématiques de l'épidémie chez les migrants des acteurs du réseau ville-hôpital ARèS 92 et de l'Hôpital Louis Mourier.
Il faut cependant noter qu'une étude de l'Institut de veille sanitaire (InVS) de novembre 20021, posant des questions comparables sur une population de patients originaires d'Afrique subsaharienne pris en charge pour une infection à VIH dans des hôpitaux d'Ile-de-France, propose des résultats sensiblement différents. L'étude de l'InVS distingue deux sous-groupes parmi les répondants en fonction de la date d'arrivée en France - patients arrivés avant 1999 et patients arrivés depuis 1999 ; cette distinction permet de différencier pour chaque sous-groupe les données relatives à la motivation et au pays du dépistage, ainsi que les raisons de la venue en France.
Les résultats de l'InVS, à partir d'une analyse uni/multivariée de ces données, tendraient à conclure à l'existence d'une émigration thérapeutique pour les patients arrivés en France depuis 1999, en montrant qu'ils connaissaient leur séropositivité et qu'ils sont venus pour raisons médicales.



1 - Valin N, Blanchon T, Lot F et al.
"Trajectoires et accès aux soins des personnes originaires d'Afrique subsaharienne prises en charge pour leur infection VIH dans les hôpitaux d'Ile-de France"
novembre 2002
(l'Hôpital Louis Mourier fait partie des hôpitaux inclus dans l'enquête)