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n°107 - avril 03

 


ACCES AUX TRAITEMENTS

Une analyse multidisciplinaire de l'Initiative sénégalaise

 

Mélanie Heard

PISTES

 






L'initiative sénégalaise d'accès aux médicaments antirétroviraux, Analyses économiques, sociales, comportementales, et médicales
Desclaux A., Lanièce I., Ndoye I., Taverne B. (dir.)
ANRS, Collection Sciences sociales et sida, octobre 2002, 260 pages

 

 

L'Agence nationale de recherches sur le sida (ANRS) a publié en octobre 2002 dans sa collection "Sciences sociales et sida" un ouvrage d'analyse des premiers résultats de l'Initiative sénégalaise d'accès aux antirétroviraux (Isaarv).
Ce programme, né en 1998 dans un pays dont la faible prévalence et les efforts de prévention sont reconnus, découle, comme son nom l'indique, d'une initiative sénégalaise, gouvernementale et locale, et constitue le premier programme public africain de diffusion des traitements antirétroviraux, témoignant d'un engagement étatique sans précédent.
Conçu comme un programme pilote susceptible d'être élargi si les résultats le justifiaient, l'Isaarv a bénéficié, parmi d'autres sources de financement, du soutien de l'ANRS pour le suivi de son évaluation. L'ouvrage, publié en 2002, tout en reconnaissant certaines limites de l'Initiative, souligne les résultats encourageants obtenus (lire aussi "L'Initiative sénégalaise d'accès aux ARV : des résultats à 18 mois encourageants"), et annonce l'élargissement du programme, tant en nombre de patients qu'en nombre de sites de prise en charge. Par ailleurs, la faisabilité, l'accessibilité, l'acceptabilité et l'efficacité d'un tel programme de diffusion gouvernementale des antirétroviraux s'en trouvent démontrées, l'ambition affichée des acteurs de l'Isaarv étant de promouvoir un modèle d'action étatique pour les autres pays d'Afrique.

Ce bilan positif est élaboré au fil d'un ouvrage multidisciplinaire, alliant analyses économiques, sociales, comportementales et médicales, autour de quatre axes problématiques : les modalités sélectives de l'accès au traitement, l'observance des traitements chez les patients inclus, l'efficacité thérapeutique et l'impact psychologique du traitement reçu, et l'impact du programme sur l'ensemble du système de soins sénégalais.

Dans le droit fil de l'Initiative de Bamako, le programme Isaarv repose sur la participation financière des patients à leur traitement, et propose une gamme complexe de subventions solidaires et équitables en fonction des conditions socio-économiques individuelles. Le suivi allie prise en charge thérapeutique, aide sociale et thérapie psychologique. Les choix stratégiques initiaux de l'Isaarv correspondent au souhait de prouver qu'un dispositif complet de soins pour les personnes vivant avec le VIH est possible dans un pays d'Afrique, et ce en mobilisant lesystème de soins existant et sans adjonction de ressources extérieures importantes. "L'Isaarv, concluent les auteurs, a fait la démonstration de la faisabilité de l'introduction des antirétroviraux dans la prise en charge de l'infection par le VIH dans une capitale africaine."
Si la pérennité, notamment financière, du programme, a constitué un sujet d'inquiétudes majeur pendant les trois premières années d'existence, la constance des fonds publics et des aides internationales permettent à l'Isaarv de mettre désormais l'accent sur la nécessité d'élargir le recrutement des patients, tout en maintenant, voire en améliorant, le niveau des soins. 500 personnes avaient été traitées en avril 2002, sur les 75000 adultes probablement infectés au Sénégal1 ; l'Isaarv prévoit d'inclure 7000 patients d'ici 2006.

L'enjeu du bilan positif de l'Isaarv et de son élargissement est de faire la preuve d'un réel impact de santé publique à l'échelle du pays. La question, à présent que la preuve est faite de la faisabilité et de l'efficacité de programmes pilotes expérimentaux, est celle des conditions de possibilité d'une prise en charge de santé publique à échelle nationale dans un pays d'Afrique. C'est pourquoi l'ouvrage d'évaluation privilégie deux problématiques de santé publique qui méritent d'être soulignées ici : l'impact de l'existence du programme sur le système local de protection sociale, et ses effets sur le marché sénégalais des médicaments.
La prise en compte, à côté des enjeux sanitaires, des implications socio-politiques de programmes tels que l'Isaarv constitue sans doute une porte d'entrée majeure pour une réflexion sur les voies que peut emprunter la constitution d'une culture de santé publique africaine.



1 - Evaluation du CNLS Sénégal en 2000 ; la prévalence en population adulte est estimée à 2%.