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n°106 - janvier-mars 03

 


François Delor, une réflexion innovante au carrefour de la psychanalyse et de la sociologie, alimentée par l'engagement militant

 

Christophe Broqua

Crips (Paris)

 








 

 

Il est des pages que TranscriptaseS souhaiterait n'avoir jamais à tourner. Deux disparitions qui nous touchent sont intervenues en septembre dernier, coup sur coup. Deux disparitions qui, au-delà de la peine des uns et des autres, proches ou moins proches, affectent l'équipe de TranscriptaseS.
Dana Rudelic-Fernandez comme François Delor avaient, en effet, largement contribué à la marche éditoriale de la revue. Voici pourquoi nous avons voulu rendre un double hommage posthume à leur engagement dans la lutte contre le sida.

"Par hypothèse et à la suite de notre recherche, la situation de tension identitaire est susceptible, comme toute situation de tension, de créer, lors de moments paroxystiques notamment, les conditions propices d'une dépression ou d'un suicide. Dépression et suicide sont à concevoir dans cette hypothèse non comme des échecs mais plutôt comme des tentatives de trouver une voie tierce (voie médiane, médiation, échappée...) par rapport à un nœud existentiel. En cela, la tentative de suicide ou la dépression peuvent être comprises comme des ressources paradoxales"1

Au début du mois de septembre 2002, nous apprenions le décès de François Delor, à Bruxelles où il vivait. Les différents hommages qui lui ont été rendus au cours des semaines suivantes n'ont pas tari d'éloges, et ceux qui l'ont connu savent qu'il ne s'agit pas de simples propos de circonstance. Je dirai ici les raisons qui, selon moi, faisaient de François un personnage marquant.
Le motif principal de l'admiration qu'il suscitait, tenait à son aptitude singulière à mêler les genres et les modes d'intervention. Il pratiquait simultanément diverses activités, rarement menées de front chez un même individu. Il exerçait tout d'abord la profession de psychanalyste ; il était lacanien et membre de l'Association de la cause freudienne. Il menait ensuite des travaux de recherche en sociologie au Centre d'études sociologiques des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles, au sein desquelles il avait créé l'Observatoire socio-épidémiologique du sida et des sexualités2. Il était enfin président fondateur de l'association Ex aequo, chargée de prévention du sida auprès des homosexuels masculins3. Il avait organisé à ce titre, différents colloques internationaux, dont l'un avait porté en 1999 sur la vulnérabilité des jeunes gays. Concilier ainsi les genres n'est pas chose facile, et le talent avec lequel il y parvenait ne lui épargnait pas l'hostilité de certains : tel collègue sociologue critiquait ouvertement son engagement, tel militant associatif lui reprochait son approche trop intellectuelle. Mais la plupart lui reconnaissaient un esprit brillant.
Sa réflexion présentait l'intérêt de combiner l'approche psychanalytique et l'analyse sociologique, chose extrêmement rare là encore. En effet, d'un côté, les sciences sociales rejettent le plus souvent la dimension psychologique ou simplement individuelle des faits sociaux ; de l'autre, la psychologie ou la psychanalyse font presque toujours l'économie d'une réflexion sur les dimensions sociales qui déterminent pourtant pour une large part la pensée et l'action de chacun. Les exemples de cette position réductrice sont particulièrement nombreux et caricaturaux dans la littérature psychologique ou psychanalytique sur l'homosexualité à l'adolescence, à laquelle, heureusement, se substitue progressivement une approche plus sociologique.
En psychanalyste convaincu, François défendait cependant sa discipline contre les nombreuses attaques qui la prennent pour cible. Au cours des Etats généraux "Homosexualités et identités : santé, vie affective, vie sociale" organisés par Aides et Sida Info Service en mai 2002, il exprimait la crainte de voir les violentes critiques adressées aux fondements homophobes de la pensée de certains psychanalystes, dont Jacques Lacan4, se traduire par un rejet massif et indistinct de la psychanalyse dans son ensemble5. En même temps, il préparait une thèse en sociologie sur le rôle joué par l'injure homophobe sur la structuration des identités gay et lesbiennes. On imagine tout l'intérêt d'une analyse sociologique menée par un psychanalyste sur un tel sujet, et la disparition de François nous prive d'une contribution qui s'annonçait majeure.
C'est également à ce double regard que nous devons la réflexion originale et féconde qu'il a conduite sur deux notions fondamentales, que l'on manie beaucoup à propos du sida ou de l'homosexualité, mais souvent de manière imprécise : la notion de risque tout d'abord, celle de vulnérabilité ensuite.
Il a montré que le risque de transmission du VIH répond à des définitions à la fois objectives et subjectives, dans la mesure où le sens attribué à la protection diffère selon la situation de chacun, en fonction du statut sérologique par exemple, et que le risque VIH s'inscrit dans un ensemble de risques variés (affectifs, relationnels, sociaux, etc.) dont la hiérarchie est établie différemment selon les individus. Nous nous protégeons tous, disait-il en substance, et si ce n'est pas du sida, c'est de risques perçus ou jugés plus menaçants.
Concernant la notion de vulnérabilité, il insistait sur la nécessité de la penser de manière individuelle et de ne pas la plaquer sur des catégories sociales qui se trouveraient ainsi artificiellement homogénéisées. Il proposait pour mieux comprendre les vulnérabilités d'être attentif à l'articulation entre trois niveaux : celui de la trajectoire individuelle, celui de l'interaction, et enfin celui du contexte social dans lequel s'inscrivent la trajectoire et l'interaction. Il s'agirait donc de ne pas invoquer de manière monolithique la vulnérabilité des jeunes gays et lesbiennes par exemple, mais d'analyser quelle articulation entre la trajectoire individuelle, l'interaction et le contexte social rend possible telle ou telle forme de vulnérabilité, et expose à tel ou tel risque.
François avait écrit pour Transcriptase son premier article publié en France, dans un dossier sur les homosexuels6, au moment précis où paraissait (en France également) son premier ouvrage7. J'avais apprécié la finesse de ses analyses et, quelques mois plus tard, lui redemandais d'écrire un compte-rendu pour le numéro consacré à la seconde conférence "Sciences sociales et sida en Europe"8, où je l'avais pour la première fois rencontré. Ces deux articles portaient sur le thème de la sexualité des séropositifs, que seulement quelques-uns commençaient alors à aborder. Aujourd'hui, ces textes n'ont rien perdu de leur pertinence : depuis, le contexte a changé, mais la réflexion sur cette question n'a pour ainsi dire pas progressé en France, alors qu'elle est indéniablement au cœur des enjeux de la prévention chez les homosexuels et fonde pour une large part, quoique souvent implicitement, les débats publics qui divisent les gays depuis plusieurs années maintenant.
Comme l'ont écrit les militants qui lui ont rendu hommage dans le carnet de Libération9 : "François nous manquera". Son engagement, son intelligence, son attention aux autres nous manqueront. Mais je voudrais dire aussi, et peut-être surtout, que ce que François nous a apporté, sa mort ne nous le reprend pas. Il nous laisse en particulier quelques textes, articles et ouvrages, que nous pouvons mobiliser dans les débats qui nous occupent ces temps-ci, celui sur la "réduction des risques sexuels" par exemple, ou encore celui sur la place de l'homosexualité en milieu scolaire. Ces textes sont aujourd'hui des outils disponibles pour servir l'effort collectif de résistance contre le sida et contre l'homophobie auquel il avait contribué, et que d'autres doivent plus que jamais s'attacher à poursuivre.

Bibliographie indicative

"Le sida : mythe, réalité sociale et prévention", in Ex aequo (dir.), Homosexualité(s), sida et prévention(s) : actes du colloque.
Bruxelles : Ex aequo, 1996, p. 31-36.

"Trajectoires de vie d'hommes homosexuels séropositifs et implications pratiques pour la prévention du sida", in Ex aequo (dir.),
Homosexualité(s), sida et prévention(s) : actes du colloque.
Bruxelles : Ex aequo, 1996, p. 132-144.

Séropositifs : trajectoires identitaires et rencontres du risque.
Paris : Éditions L'Harmattan, 1997 (collection Logiques sociales).

"Sexualité des personnes séropositives et adaptation au risque".
Transcriptase, décembre 1997, n° 61, p. 2-7.

"Séropositivité et adaptation aux risques".
Transcriptase, mars-avril 1998, n° 64, p. 2-6.

"De la vulnérabilité au risque du sida", in Ex aequo (dir.),
La vulnérabilité des jeunes gays en Europe : actes du colloque.
Bruxelles : Ex aequo, 1999, p. 8-12.

"Risques identitaires et sida : la vulnérabilité des jeunes gays".
Le Journal du sida, juillet 1999, n° 117, p. 23-26.

"Vie sexuelle des personnes atteintes, sérodiscordance et risque du sida", in ANRS (dir.),
Séropositivité, vie sexuelle et risque de transmission du VIH.
Paris : ANRS, 1999 (collection Sciences sociales et sida), p. 85-100.

"Seropositivity, risk and sexuality", in Souteyrand Y., Prieur A., Sandfort T., Aggleton P. (dir.),
AIDS in Europe : new challenges for the social sciences.
London - New York : Routledge, 2000 (collection Social aspects of AIDS), p. 78-91.

"Les nouveaux défis de la prévention du sida".
Education santé, mars 2000, n° 146, p. 9-11.

(avec M. Hubert)
"Revisiting the concept of "vulnerability"".
Social Science & Medicine, june 2000, vol. 50, n° 11, p. 1557-1570.

"Homosexualité et psychanalyse".
www.france.qrd.org/assocs//ueh/
[débat aux Universités d'été euroméditerranéennes des homosexualités, juillet 2001, Marseille].

"Vie psychique et séropositivité".
Triangul'ère, "Homosexualités, sida, éducation et mémoire", novembre 2002, n° 3, p. 96-99
[intervention aux États Généraux "Homosexualités et identités : santé, vie affective, vie sociale - L'impact du VIH sur les minorités sexuelles", 10 mai 2002, Paris].



1 - Delor F.,
Séropositifs : trajectoires identitaires et rencontres du risque.
Paris : Éditions L'Harmattan, 1997 (collection Logiques sociales), p. 72.
2 -
http://www.fusl.ac.be/Files/observatoire/
3 -
http://www.exaequo.be/
4 - Voir en particulier :
Éribon D.,
Une morale du minoritaire : variations sur un thème de Jean Genet.
Paris : Fayard, 2001 (collection Histoire de la pensée).
5 - " Vie psychique et séropositivité ".
Triangul'ère, "Homosexualités, sida, éducation et mémoire", novembre 2002, n° 3, p. 96-99.
6 - "Sexualité des personnes séropositives et adaptation au risque".
Transcriptase, décembre 1997, n° 61, p. 2-7.
7 - Séropositifs : trajectoires identitaires et rencontres du risque.
Paris : Éditions L'Harmattan, 1997 (collection Logiques sociales).
8 - "Séropositivité et adaptation aux risques".
Transcriptase, mars-avril 1998, n° 64, p. 2-6.
9 - Libération, vendredi 13 septembre 2002, p. 15.