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n°106 - janvier-mars 03

 


Dana Rudelic-Fernandez, un regard profond et original sur les mots du sida

 

France Lert

Inserm U88

 








 

 

Il est des pages que TranscriptaseS souhaiterait n'avoir jamais à tourner. Deux disparitions qui nous touchent sont intervenues en septembre dernier, coup sur coup. Deux disparitions qui, au-delà de la peine des uns et des autres, proches ou moins proches, affectent l'équipe de TranscriptaseS.
Dana Rudelic-Fernandez comme François Delor avaient, en effet, largement contribué à la marche éditoriale de la revue. Voici pourquoi nous avons voulu rendre un double hommage posthume à leur engagement dans la lutte contre le sida.

Le 25 septembre 2002, après de longs mois d'espoir, de courage, de lutte et de lucidité, la maladie a eu raison du désir de vie de Dana Rudelic-Fernandez, nous privant de sa belle présence et de son intelligence lumineuse. Pendant plus de 10 ans, elle a engagé avec le Crips un travail sur le langage du sida, apportant à la prévention le regard de la sémiologie, regard profond, enraciné dans son travail théorique sur le récit dans le champ de la psychanalyse. Dans son travail de thèse, elle avait ainsi forgé le concept de transmodalisation. "Ce que les linguistes et les sémiologues appellent habituellement le récit constitue une des formes les plus archaïques d'élaboration discursive de l'expérience du sujet et offre à l'exploration psychanalytique des processus psychiques à travers le langage un matériau particulièrement riche. [...] La mise en texte, en image ou en scène du matériau psychique hétérogène par le biais du récit, fondamentale pour le déroulement de l'analyse et pour le transfert, repose sur une capacité fondamentale du langage de "traduire", de "transformer", voire de "transmodaliser" les sensations, les affects, la pensée visuelle et les scénarios imaginaires en mots."

C'est cet intérêt pour le récit qui a amené Dana Rudelic-Fernandez à s'emparer des textes produits par les jeunes dans le cadre des concours successivement lancés par le Crips ("Un séropositif dans la ville" dès 1990, puis "3000 scénarios contre un virus" en 1993 et, plus tard, "Scénarios sur la drogue"). Ces centaines de textes ont fourni ce matériau particulier dont l'analyse fait apparaître comment, derrière le premier plan des stéréotypes forgés à partir du discours médiatique, l'écriture d'une fiction dévoile le sens que les jeunes attachent à l'infection à VIH. La fiction est alors un moyen d'aller au-delà du discours des entretiens ou des réponses à des questionnaires classiques vers une mise à jour des attitudes et des conduites où viennent se manifester les imaginaires sous-jacents aux représentations sociales, en accord ou en dissonance avec elles. Ainsi en matière de prévention, si l'adhésion à la norme préventive figure au premier plan, ce sont des stratégies beaucoup plus complexes de gestion du risque qui sont mises en scène par les jeunes.

Cette analyse démonte la façon dont cette forme particulière de mobilisation qu'est le concours de scénarios n'est pas un simple gadget d'animation préventive mais à la fois un processus de cognition et, par l'identification, un moyen d'intégration des messages de prévention. Ainsi, l'écriture d'une histoire amène le scénariste à introduire des liens logiques et chronologiques entre les faits et les événements qui existaient auparavant d'une manière isolée et les relie dans une organisation signifiante. L'histoire agit comme une sorte de "ciment" qui permet d'introduire un ordre causal, une logique là où il n'y avait que de la co-occurrence. La fiction que sont invités à écrire les auteurs de scénarios initie un travail psychique, un travail inconscient dont l'aboutissement peut être le changement de la valeur affective des représentations à leur source même.

Ce travail sur le langage et la prévention s'est aussi intéressé à ce qu'expriment les intervenants et les adolescents dans les différentes formes d'action de prévention en milieu scolaire. A travers cette "clinique de la prévention", il s'agissait de dégager les conditions d'une intervention efficace, qui ont progressivement été intégrées dans la pratique des animateurs. Dans un univers saturé de discours et d'images, l'apport d'informations de l'intervenant permet d'aller plus loin que les discussions habituelles des jeunes entre eux et avec leur entourage. La posture énonciative et non-autoritaire de l'animateur, son attitude d'écoute, son vocabulaire précis et compréhensible, sa façon de distribuer la parole, incitent les jeunes à s'exprimer. Toutefois, les sujets seront d'autant plus facilement abordés par les jeunes qu'ils sont supportés par une parole sociale, qu'il s'agisse des campagnes de prévention ou des discussions en famille, introduisant alors un univers social et culturel plus large dans le cadre de l'acte préventif. L'intervenant doit en permanence s'ajuster à ces contextes pour que l'échange ne se bloque pas ; ajustement au genre, à l'âge, à l'expérience, aux milieux sociaux ou culturels. "L'intervention doit permettre non seulement la confrontation des logiques qui sous-tendent les représentations des élèves et des acteurs en prévention mais aussi, grâce à un langage commun, créer un territoire partagé de communication où pourront être confrontées des normes différentes. L'enjeu se situe ici tant du côté des élèves que du côté des intervenants qui doivent parfois mettre en question leurs croyances et leurs convictions, leur langage même pour rendre leurs connaissances et savoir être préventifs disponibles pour les jeunes."

Dans une étude achevée en décembre 2001, à un moment où elle mesurait pour elle-même la dureté, et parfois la cruauté, du travail que fait la personne malade pour acquérir, trier, peser les connaissances qui sont pour elle d'une importance vitale, Dana analysait les processus de réception de l'information sur la maladie et les traitements par les personnes atteintes par le VIH. L'information dans ses diverses formes propose un contrat de lecture. Celui-ci pour être abouti, c'est-à-dire en permettre "une appropriation pragmatique et un impact positif sur la gestion de la maladie et des traitements au quotidien, doit reposer sur un discours concret et sans rupture par rapport au vécu du sujet, et qui renvoie donc à la dimension existentielle, quotidienne, subjective de la maladie". C'est en quoi la presse associative, qui fait porter l'information par le témoignage des premiers concernés, est une ressource majeure pour les personnes atteintes. L'information est un processus éminemment social qui peut contribuer à créer ou à renforcer le lien entre le malade et son entourage, et ce dès lors qu'elle est l'objet d'un dialogue. Elle plaidait ainsi en conclusion pour des lieux-ressources spécifiques offrant un véritable "counselling informatif" complétant les apports du médecin, des associations et des médias.

Ainsi, pendant toutes ces années, le langage écrit, parlé, échangé, mis en image, porteur de l'information, tissant l'expérience subjective, le discours public et la connaissance scientifique, a été la trame de la contribution, si originale, de Dana Rudelic-Fernandez au champ du VIH/sida dans des travaux dont la finalité devait toujours être de soutenir le sujet dans sa confrontation au risque ou à la maladie.

Dana Rudelic-Fernandez.
Jeunes, sida, langage.
L'Harmattan Communication, 1997.

Dana Rudelic-Fernandez.
Psychanalyse et récit.
Narration et transmodalisation.
in L'apport freudien.
Eléments pour une encyclopédie de la psychanalyse (sous la direction de Pierre Kaufman).
Larousse. 1998.