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n°106 - janvier-mars 03

 


Au Bénin, l'Eglise s'engage dans la prise en charge des personnes vivant avec le VIH

 

Abdon Goudjo

Crips / Pistes (Paris)

 








 

 

Au cours de la phase préparatoire et lors du déroulement de la mission exploratoire de la plateforme associative ELSA ("Ensemble, luttons contre le sida en Afrique")1, en novembre 2002, un dispositif de prise en charge des personnes vivant avec le VIH (PVVIH) a été constamment cité par tous les acteurs de la lutte contre le sida au Bénin2. Il s'agit du projet Sedekon, signifiant en langue fon "Avec le cœur".
Pour rencontrer les promoteurs et animateurs de ce projet, il a fallu se déplacer dans la cité royale Fon d'Abomey, qui a donné le premier nom de ce pays, le Dahomey. L'essentiel du projet Sedekon est, en effet, basé à Davougon, petit village situé aux portes nord de la ville d'Abomey.

 Efficacité et attention au malade

L'entrée dans le centre Sainte-Camille de Davougon se fait par une longue et vaste allée bordée d'arbres d'essences diverses. Tout y est calme, propreté et organisation. On y sent l'influence des acteurs qui portent ces lieux, les religieux de l'ordre soignant des Camilliens. On soigne la tuberculose, la lèpre, l'ulcère de Buruli et d'autres maladies tropicales, dont bien sûr le redoutable paludisme. Ce savoir-faire en médecine tropicale, cette organisation sectorielle des lieux de soins en fonction des pathologies, impressionnent d'emblée.
La rencontre avec le père Bernard Moëgle, responsable du centre et du projet Sedekon de la région d'Abomey, ne fait que confirmer cette impression d'efficacité et d'attention au malade. La visite des lieux consacrés à la prise en charge des malades du sida a lieu avant le temps plus formel des échanges avec les promoteurs nationaux du projet Sedekon, Caritas Bénin, l'épiscopat béninois et le CRS (Catholic Relief Services), qui rentrent d'une mission d'extension de Sedekon dans le nord du Bénin, à Parakou. Cette visite nous permet de découvrir les lieux de prise en charge des PVVIH à Davougon. Sur les murs de la salle de réunion des personnels médico-sociaux est exposé un immense patchwork des noms des personnes disparues, emportées par le sida. Ce travail de mémoire s'inspire du patchwork des noms que l'on trouve notamment aux Etats-Unis, en France, mais également d'une tradition artistique de la région d'Abomey, où les noms des rois et leurs faits d'armes sont inscrits sous la forme de découpages textiles cousus sur des pagnes.
Bernard Moëgle nous informe que 1862 personnes malades du sida ont été suivies dans le centre depuis 6 ans. Il reçoit dans ces lieux 40 nouveaux malades du sida par mois ; 15 à 20 sont hospitalisées chaque mois, et 5 à 10 y décèdent mensuellement. Ici, les personnes ne viennent qu'au stade très avancé de cette maladie. Ils ne bénéficient pas d'un accès aux antirétroviraux, car l'Ibaarv (Initiative béninoise d'accès aux antirétroviraux) est limitée à Cotonou à 430 patients et à Porto-Novo, capitale politique, à 100 patients, à inclure entre février 2002 et février 20033. Pour mémoire, l'Ibaarv est financée par la France sur les fonds résiduels du dispositif FSTI. A la date de visite de la plateforme ELSA au Bénin, les lenteurs administratives du protocole d'inclusion des patients cotonois dans l'Ibaarv, ne laissaient aucune chance à ceux ne résidant pas dans la capitale économique du Bénin. En décembre 2002, moins de 300 patients étaient inclus à Cotonou et aucun patient à Porto-Novo, alors que la séroprévalence au Bénin est estimée à 4%.

 Soutien aux orphelins

Pour l'équipe soignante et sociale de Davougon, l'accompagnement des patients dans leur vie au jour le jour est l'essentiel. Ecouter, entendre, apporter des vivres, aider les familles à accompagner leurs proches, susciter au sein du centre Sainte-Camille l'émergence d'une association de personnes vivant vec le VIH, soigner les infections opportunistes, à défaut de pouvoir faire mieux, restent les enjeux principaux. Cependant, dans les propos de Bernard Moëgle, une rage sourde, celle de ne pas pouvoir bénéficier des antirétroviraux, tout en ayant été formé à la dispensation de ceux-ci. La place importante des conseillers, 7 au total, formés aux techniques du counselling, l'aide nutritionnelle apportée aux malades et à leurs proches, la constitution de pharmacies communautaires, la création d'une caisse de solidarité pour assurer un suivi social font de Davougon un lieu où les patients reviennent. Il y a très peu de perdus de vue. Ainsi, 4 groupes de parole de 20 à 22 personnes chacun se réunissent tous les vendredis autour d'un repas et viennent ensuite en consultation.
A l'heure où, en France, l'enquête Ippothes confirme que la précarité est un des facteurs les plus limitants dans la prise en charge et dans l'observance thérapeutique des femmes4, il est intéressant de constater que cette observation est validée par le projet Sedekon de Davougon.
Enfin, le centre Sainte-Camille de Davougon propose un soutien à 120 orphelins et enfants vulnérables, grâce à l'aide de l'ONG Terre des Hommes, du Programme des Nations unies pour le développement et du ministère de la Santé béninois qui participent en apportant du lait, de l'alimentation et une aide à la scolarisation des enfants. Cependant, Davougon est confronté à un échec : la tentative de mise en place d'activités génératrices de revenus (AGR) ne s'est pas avérée opportune, car ceux ou celles qui ne pouvaient rembourser les micro-crédits octroyés disparaissaient dans la nature, par honte et/ou de peur que l'on ne leur réclame les sommes dues. Les AGR (fabrication de savons, de cartes et de tentures, couture) se sont avérées peu rentables. Cette expérience pourra néanmoins permettre de réfléchir sur l'opportunité de certaines AGR.
Les discussions avec le Pr Yves Agbotton, responsable de l'ensemble du projet Sedekon au Bénin, en présence des représentants de Caritas et du CRS, ont montré la volonté de l'Eglise catholique de s'engager dans la prise en charge des malades du sida et de suppléer, ainsi, les insuffisances du dispositif sanitaire béninois. Dans sept régions du pays seront bientôt mis en place d'autres actions de Sedekon.

 Le discours sur la prévention

La qualité du dispositif de prise en charge du projet Sedekon n'empêche pas de s'interroger sur la démarche de prévention de l'Eglise catholique. Manifestement, celle-ci semble plus à l'aise pour prendre en charge et soigner les malades que dans son discours de prévention du sida au Bénin où elle semble encore balbutier son bréviaire, entre abstinence sexuelle et fidélité, oubliant toujours de parler de l'usage des préservatifs.
Une discussion avec l'archevêque de Cotonou a fini de convaincre les représentants de la plateforme ELSA de cette réalité. Les écrits d'un des collaborateurs de l'archevêque de Cotonou confirment cette opposition frontale de l'Eglise aux recommandations du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP)5.
L'Eglise catholique juge, en effet, que l'Afrique est sous-peuplée et que toute démarche visant à réguler les naissances ou relative à la santé de la reproduction, est inopportune. Au Bénin, le programme du FNUAP, dans le cadre de la "santé de la reproduction", vise à promouvoir une fécondité responsable et à porter le taux de recours à la contraception de 2 à 40% et l'espérance de vie de 54 ans à 65 ans, entre 1992 et 2016. Pour ce faire, le FNUAP recommande de promouvoir en milieu scolaire les méthodes contraceptives (préservatifs et pilules contraceptives) et de diffuser des informations sur la santé sexuelle et reproductive - y compris le recours éventuel à l'IVG.
L'Eglise ne voit dans ces recommandations qu'un nouvel impérialisme économique visant à empêcher les Africains d'être plus nombreux6. Cet argument pourrait se défendre, tant ont été peu judicieuses pour l'Afrique les recommandations onusiennes, si aujourd'hui l'infection à VIH/sida ne faisait des ravages terribles dans ce continent et que l'acte sexuel qui a, entre autres, pour finalité d'apporter la vie, n'y apportait également le VIH/sida...
A l'heure où le PNLS béninois n'arrive pas à insuffler une politique nationale cohérente dans la prise en charge des malades du sida au Bénin, où l'Ibaarv est en panne, les projets Esther encore en devenir, et en attendant que les financements promis par le Fonds mondial de lutte contre la tuberculose, le sida et la malaria ne soient débloqués, il est heureux de constater que le projet Sedekon existe à côté d'initiatives associatives laïques, comme celles portées par AEV-Bénin (Action Espoir Vie), le Cercle des amis la main dans la main, Racines à Cotonou, ou encore Jeunesse Ambition et Action Santé Bénin à Porto-Novo.
Il faut aussi reconnaître à l'Eglise catholique la volonté de ne pas limiter uniquement son action aux deux capitales, mais de l'étendre à différentes régions du pays. Puisse un jour, le discours de l'Eglise en matière de prévention avoir la même pertinence que son action dans le cadre de la prise en charge.



1 - conduite par Abdon Goudjo du Crips, Karine Pouchain de Solidarité Sida, Martine Somda de REVS+, et Julien Potet d'ECS.
2 -
www.plateforme-elsa.org/missions
3 -
http://www.plateforme-elsa.org/Benin.htm
4 - Bidault Hervé, Femmes et observance dans l'infection à VIH,
in Enquête Ippothes, FNCLS/10-10-2002
5 - Goudjo Raymond,
"La santé de la reproduction : promotion humaine ou nouvel impérialisme économique ?",
éditions du Flamboyant, Cotonou
6 - Badou Jérôme Adjakou,
"Les Africains ont besoin d'être plus nombreux",
in Syfia International, envoi n° 02-22 - novembre 2002