TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
et les virus des hépatites

   
Recherche dans les archives Transcriptases avec google.
Les archives contiennent les articles parus dans les N° 1 à 137.
Les articles des n° 138 et suivants sont publiés sur www.vih.org

n°104 - automne 02


Les chiffres de la pandémie

Gilles Pialoux
Hôpital Tenon (Paris)








Tout récemment, le New England Journal of Medicine1 s'est étonné, dans ses pages d'actualité, du contraste saisissant entre les pays où les personnes VIH+ meurent du sida et ceux où les mêmes ont accès aux traitements antirétroviraux : "Dans les pays occidentaux, il y a eu, en 2001, 25 000 morts du sida, et environ 500 000 personnes ont bénéficié d'un traitement antirétroviral. En Afrique subsaharienne, on a compté, pour la même année 2001, 2,2 millions de morts, et -à peu près 25 000 personnes ont reçu un traitement antirétroviral."

De tels gouffres numériques ont précisément été au centre des discours d'ouverture et de clôture de la XIVe Conférence internationale sur le sida. Une occasion de (ré)entendre des chiffres que nul n'est censé ignorer. Sachant, comme l'a souligné à maintes reprises Peter Piot, le directeur de l'Onusida, que "le traitement du VIH est techniquement faisable partout dans le monde".
Sur les 40 millions de personnes vivant avec le VIH dans le monde (voir tableau), 95% vivent dans les pays en développement. Il est clair aujourd'hui que cette notion ne concerne plus seulement l'Afrique mais aussi la Chine, l'Europe de l'Est et l'Asie Centrale. En termes de prévalence, il existe désormais 7 pays (le Botswana, le Lesotho, la Namibie, l'Afrique du Sud, le Swaziland, la Zambie, le Zimbabwe) où le taux de prévalence dépasse 20% dans la population âgée de 15 à 49 ans. Six autres pays ont une prévalence supérieure à 10%.
Sans le sida, l'espérance de vie au Botswana aurait été de 74 ans en 2010 ; avec le sida, les projections situent cette espérance de vie à 27 ans... Plus globalement, l'espérance de vie en Afrique subsaharienne est aujourd'hui de 47 ans, là où les projections, hors sida, prévoyaient un chiffre de 62 ans. En Haïti, ce chiffre est réduit de 6 ans entre 2000 et 2005, et de 4 ans au Cambodge.
Dans les 45 pays les plus touchés, il est prévu que 68 millions de personnes meurent du sida entre 2000 et 2010. Ces projections sont basées sur l'hypothèse que la prévention, l'accès aux traitements et aux programmes de soins n'auront qu'un effet modeste sur l'expansion de l'épidémie VIH. Et que, par ailleurs, aucun vaccin ne sera disponible avant 2010 pour venir limiter le nombre de nouvelles contaminations, hypothèse qui fait aujourd'hui figure de réalité sanitaire.
Le sida a un impact tout particulier sur les enfants de 0 à 5 ans en termes de mortalité. La plupart des enfants contaminés à la naissance ou par l'allaitement maternel décèderont avant leur 5e anniversaire. Dans 7 pays d'Afrique subsaharienne, la mortalité avant l'âge de 5 ans s'est accrue de 20 à 40% sous le poids du VIH/sida.
On a longtemps pensé que dans les régions d'Afrique les plus touchées, l'épidémie avait atteint un plateau. Rien n'est moins vrai dans nombre de pays. Au Botswana, par exemple, la prévalence chez les femmes enceintes en milieu urbain est passée de 38,5% en 1997 à 44,9% à la fin de l'année 2001. Il en va sensiblement de même pour le Zimbabwe, où cette même prévalence chez les futures parturientes est passée de 29% en 1997 à 35% en 2000.
Enfin, en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale, tout converge pour décrire une épidémie rapide et plutôt récente. C'est ainsi que les taux de prévalence sont passés au-delà de la barre des 5% au Cameroun, au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire, au Nigeria et au Togo.
De rares pays toutefois, comme l'Ouganda, ont vu cette prévalence baisser grâce à l'accès aux programmes de prévention. C'est ainsi qu'à Kampala, la prévalence chez les femmes enceintes a chuté de 29,5% en 1992 à 11,25% en 2000, chiffre qui reste néanmoins très élevé pour un pays qui offre un accès plus que modeste aux antirétroviraux. Plusieurs autres pays enregistrent aussi les effets positifs des politiques de prévention. Ainsi la Zambie a-t-elle vu son taux de prévalence, bien qu'encore élevé, baisser, notamment chez les femmes de 15-29 ans vivant en milieu urbain : 28,3% en 1996 contre 24,1% en 1999. Il en est également ainsi des taux de prévalence décrits chez les "professionnelles du sexe" à Abidjan, passées de 89% en 1991 à 32% en 1998.
Barcelone, cependant, n'a pas été uniquement l'occasion de donner plus de visibilité à la dure réalité chiffrée de l'épidémie. Cette XIVe conférence, comme celle de Durban, fut aussi l'occasion de parler d'argent. Le chiffre clé est celui des 10 milliards de dollars, la "réponse minimum crédible" à l'épidémie, selon les propos de Peter Piot. 10 milliards de dollars, c'est plus de 3 fois ce qui est mis actuellement à disposition de la lutte contre le sida par les gouvernements, les fondations, l'industrie et bien d'autres sources encore. Selon l'économiste Jeffrey D. Sachs, proche du secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, les Etats-Unis devraient dépenser, durant l'année fiscale 2003, 3,5 milliards de dollars pour la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose dans le monde - ces trois pathologies étant aujourd'hui regroupées au sein du fonds global. De l'avis unanime des observateurs économiques, le chiffre fatidique des "10 milliards de dollars" martelé à la conférence de Barcelone représente une somme "modeste" pour les pays industrialisés... ça, l'avenir le dira.

40 millions de personnes touchées par la pandémie
Unaids. Report on the global HIV/AIDS epidemic 2002

personnes nouvellement infectées par le VIH

adultes
femmes
enfants < 15 ans
total

4,2 millions
2 millions
800000
5 millions

personnes vivant avec le VIH/sida

adultes
femmes
enfants < 15 ans
total

37,1 millions
18,5 millions
3 millions
40 millions

décès dus au sida

adultes
femmes
enfants < 15 ans
total

2,4 millions
1,1 million
580000
3 millions



1 - Steinbrook R.
"Beyond Barcelona. The global response to HIV"
N Engl J Med, 2002, 347 (8), 553-4.