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n°101 - juin 2002


VIH - SEXUALITE

Evolution des comportements sexuels en Grande-Bretagne

Nathalie Bajos
INSERM U292 (Le Kremlin-Bicêtre)


Sexual behaviour in Britain : reported sexually transmitted infections and prevalent genital Chlamydia trachomatis infection
Fenton K.A., Korovessis C., Johnson A.M., McCadden A., McManus S., Wellings K., Mercer C.H., Carder C., Copas A.J., Nanchahal K., Macdowall W., Ridgway G., Field J., Erens B.
The Lancet, 2001, 358, 1851-54
Sexual behaviour in Britain : early heterosexual experience
Wellings K., Nanchahal K., Macdowall W., McManus S., Erens B., Mercer C.H., Johnson A.M., Copas A.J., Korovessis C., Fenton K.A., Field J.
The Lancet, 2001, 358, 1843-50
Sexual behaviour in Britain : parnterships, practices, and HIV risk behaviours
Johnson A.M., Mercer C.H., Erens B., Copas A.J., McManus S., Wellings K., Fenton K.A., Korovessis C., Macdowall W., Nanchahal K., Purdon S., Field J.
The Lancet, 2001, 358, 1835-42

La comparaison des résultats de la nouvelle enquête britannique sur les comportements sexuels à ceux de 1990 met en évidence des changements importants dans les pratiques sexuelles et de prévention, notamment chez les femmes.

Dix ans après la grande enquête britannique sur les comportements sexuels (Sexual attitudes and Lifestyles) réalisée en 1990-91 en même temps que l'enquête française (ACSF), l'équipe anglaise a renouvelé l'investigation et publie les premiers résultats de cette nouvelle enquête, qui attestent de changements importants dans les pratiques sexuelles et préventives.
Un premier article s'attache à présenter les grandes évolutions intervenues au cours de cette dernière décennie et tente de les mettre en perspective avec les changements sociaux survenus au cours de le même période, un deuxième s'intéresse aux circonstances de survenue du premier rapport sexuel, et le troisième présente les résultats d'une étude épidémiologique sur la prévalence des MST réalisée en même temps que l'enquête sur les comportements sexuels.
D'après les auteurs, depuis le début des années 1990, des modifications sensibles des attitudes sur la sexualité, une intensité moindre des actions publiques de prévention de l'infection à VIH, mais une préoccupation croissante pour les grossesses adolescentes (particulièrement fréquentes en Grande-Bretagne) et l'éducation sexuelle à l'école ont été enregistrées.
Dans le même temps, les données de surveillance épidémiologique attestent d'une augmentation des maladies sexuellement transmissibles, liée sans doute en partie à une modification des pratiques si ce n'est sexuelles du moins préventives. Ces interrogations de santé publique sont à l'origine de la nouvelle enquête de 2000 sur les pratiques sexuelles.

Un échantillon aléatoire de 11161 personnes âgées de 16 à 44 ans a été constitué (20000 personnes avaient été interrogées 10 ans auparavant), avec un taux de réponse identique à celui de la précédente enquête (65%). Les habitants de Londres et de sa région ont été sureprésentés dans l'échantillon, en raison d'une fréquence attendue des pratiques "à risque" plus élevée que dans le reste du pays. En 1990, les personnes avaient été interrogées en face-à-face, une partie du questionnaire (celle sur les pratiques sexuelles) étant ensuite posée en auto-administrée. La nouvelle équipe (plusieurs chercheurs de l'enquête de 1990) a choisi de recourir au micro-ordinateur portable, y compris pour la partie auto-administrée du questionnaire ; les interviewés étaient donc invités à enregistrer eux-mêmes leurs réponses sur le micro-ordinateur.
Le nouveau questionnaire reprend nombre de questions de l'enquête de 1990 mais explore davantage les types de formation de relations sexuelles, les rapports sexuels avec plusieurs partenaires au cours d'une même période et les circonstances d'acquisition des MST.
L'orientation générale de l'enquête reste, comme en 19901, très épidémiologique, comme en témoignent les définitions utilisées par l'équipe de recherche. Ainsi, un partenaire homosexuel est défini comme une personne du même sexe avec laquelle le/la répondant(e) a eu "any form of genital contact" tandis qu'un partenaire hétérosexuel est une personne de l'autre sexe avec laquelle le/la répondant(e) a eu "oral, anal or vaginal sexual intercourse". C'est bien ici le risque d'infection qui définit l'activité sexuelle.
Dans la même logique, les personnes sans activité sexuelle ou les jeunes de 16-17 ans n'ayant pas eu de pénétration hétérosexuelle ou d'expérience homosexuelle ne remplissaient pas le questionnaire auto-administré sur la sexualité. Le choix d'interroger les 16-44 ans s'inscrit également dans une telle perspective.

Aujourd'hui comme hier, les hommes déclarent plus de partenaires que les femmes. L'écart est un peu moins important aujourd'hui (12,7 vs 6,5) qu'il ne l'était il y a 10 ans (8,6 vs 3,7). L'écart entre les déclarations des deux sexes est surtout enregistré parmi les plus actifs. Alors que près de 8 personnes sur 10 déclarent avoir eu plus d'un partenaire (80% des hommes et 76% des femmes), les hommes sont plus nombreux à avoir eu plus de 10 partenaires (35%, pour 19% des femmes). 1% des hommes déclarent avoir eu plus de 100 partenaires et 1% des femmes plus de 39. Une personne sur vingt rapporte avoir déjà eu un partenaire du même sexe (5,5% des hommes et 4,9% des femmes).
Le renouvellement des relations est fréquent, puisque 21% des femmes et 31% des hommes déclarent avoir rencontré un nouveau partenaire au cours des 12 derniers mois (dans 1% des cas, il s'agit d'un partenaire du même sexe). Et 15% des hommes et 9% des femmes ont eu simultanément au moins deux partenaires dans les 12 derniers mois. Les relations avec des partenaires à l'étranger dans les 5 dernières années concernent 14% des hommes et 7% des femmes.
Quel que soit l'indicateur retenu, les plus jeunes et les célibataires ont davantage de partenaires.

Par rapport à 1990, on constate de nombreuses évolutions dans les déclarations des hommes, et surtout des femmes. Ainsi, le nombre total de partenaires, le fait d'avoir déjà eu un partenaire du même sexe, le multipartenariat simultané, les contacts oraux-génitaux, la pénétration anale, et le recours à la prostitution pour les hommes, sont déclarés plus fréquemment aujourd'hui. Les évolutions sont toujours beaucoup plus marquées pour les femmes et, de fait, les écarts homme/femmes tendent à s'amenuiser, mais sont encore prononcés comme on l'a vu précédemment.
Dans le même temps, les pratiques préventives sont moins fréquentes. Si, globalement, le préservatif est plus fréquemment utilisé aujourd'hui, il n'en reste pas moins que 10% des femmes multipartenaires dans les 12 mois n'ont pas utilisé systématiquement de préservatif dans les 4 dernières semaines alors que ce pourcentage était de 7% en 1990 ; ces chiffres s'élevant respectivement à 15% et 14% chez les hommes.

La vie sexuelle des Britanniques apparaît ainsi beaucoup plus diversifiée en 2000 qu'au début des années 1990, et potentiellement plus "à risque".
Comme le soulignent les auteurs, un tel résultat, déjà mis en évidence dans d'autres enquêtes sur les homosexuels à Londres, est cohérent avec les données épidémiologiques sur la recrudescence des maladies sexuellement transmissibles.

Les évolutions observées traduisent sans aucun doute une plus grande tolérance sociale à l'égard d'une sexualité "non reproductive", liée en grande partie à l'évolution du statut des femmes dans la société britannique. Si les femmes apparaissent donc comme les principales "bénéficiaires" de cette plus grande tolérance, les chiffres enregistrés en 2000 attestent encore de la prégnance du contrôle social sur la sexualité féminine.
Mais au delà d'une plus grande "dicibilité sociale" des pratiques sexuelles, les évolutions statistiques traduisent aussi une modification réelle des pratiques, modification que les auteurs mettent en perspective avec les changements sociaux survenus au cours de la dernière décennie. Ainsi, le développement de la cohabitation serait lié à l'augmentation du nombre de partenaires puisque les cohabitants ont davantage de partenaires que les personnes ayant officialisé leur union. Mais il n'est pas sûr qu'ils aient plus souvent recours à la prostitution.

Si cette nouvelle enquête atteste donc de changements significatifs survenus en Grande-Bretagne au cours de cette dernière décennie, on attend des analyses plus poussées, prenant en compte les contextes sociaux et les dynamiques sociales, des hypothèses permettant de comprendre le sens de ces changements, qu'il s'agisse de l'activité sexuelle ou des pratiques préventives.
Les résultats sont en effet d'ores et déjà très intéressants et utiles dans une perspective de santé publique, mais peu à même d'éclairer le contenu de telles politiques.

La comparaison des données de l'enquête française de 1992 et de l'enquête anglaise de 1990 avait montré de très grandes similitudes dans les pratiques sexuelles des deux côtés de la Manche2. Il faudra attendre les résultats d'une nouvelle enquête sur les pratiques sexuelles en France pour savoir si cette similitude est toujours de mise en aujourd'hui.



1 - Le Gall D
"La construction de la sexualité dans les questionnaires"
Sociétés contemporaines, 41/42, 65-83, 2001
2 - Bajos N, Wadsworth J, Ducot B et al.
"Sexual behavior and HIV epidemiology : comparative analysis in France and Britain"
AIDS, 1995, 9, 735-43