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n°100 - avril-mai 2002


"Les homosexuels et le sida. Sociologie d'une épidémie" (extrait)

Michael Pollak








Le texte ci-dessous est extrait de l'ouvrage de Michael Pollak "Les homosexuels et le sida. Sociologie d'une épidémie", pages 71 à 73, publié en 1988. L'ouvrage s'appuie sur la première enquête réalisée en collaboration avec Gai Pied hebdo, en 1985. Cette enquête intervient tôt dans la diffusion de l'épidémie en France. Les premières associations viennent à peine d'être créées. La prévention dans le milieu homosexuel, frappé de plein fouet par l'épidémie, est encore quasiment inexistante.
En identifiant les tensions à l'œuvre dans l'adoption de comportements préventifs, ce texte inaugure un champ de recherche considérable dans le domaine des sciences sociales sur le sida. L'accès différencié à l'information, son appropriation et son usage, la place du VIH dans un ensemble de risques de la vie quotidienne, mais également le rapport à l'homosexualité sont autant de facteurs de la construction des rationalités individuelles qui favorisent ou font obstacle à la prévention.
On mesure, 17 ans après, l'actualité de ce texte qui lie la position sociale, l'identité homosexuelle, le rapport à la communauté gay et le geste intime qu'est l'utilisation du préservatif. Ce lien était, dans les années 1980, le support de la prévention et a permis de contenir la diffusion de l'épidémie chez les homosexuels. Le contexte actuel est celui d'une augmentation sensible des comportements à risque et de la revendication, par certains, de l'abandon de la prévention. Ce nouveau contexte invite à réexaminer le sens de ce lien et de la relation entre revendication identitaire, normalisation de l'homosexualité et prévention. - Y.S.

(...) Les dispositifs mis en place par les homosexuels pour se protéger de la contamination sont des compromis entre des objectifs, des savoir-faire et des risques concurrents ; entre la santé et les pulsions sexuelles, la capacité de manipuler l'acte sexuel et l'image de soi construite autour de la sexualité, entre le risque de contagion et le risque de solitude. Mais presque tous ces "compromis acceptables", intervenant dans la gestion individuelle du risque de contamination, ont en commun leur caractère pragmatique. Qu'il s'agisse de la réduction du nombre de partenaires ou de l'utilisation du préservatif, les changements de conduite sont, en effet, rarement justifiés en termes moraux. De plus, le risque biologique lié aux pratiques sexuelles ne se traduit que rarement par une sublimation de la sexualité dans d'autres activités : il mène plutôt à la recherche de voies adaptées à une satisfaction à moindre risque.

D'un point de vue strictement préventif, la seule mesure efficace pour réduire le risque de contamination par voie sexuelle est l'interruption de tout échange de sperme et de sang. D'où les canons du safer sex, et la recommandation d'utiliser des capotes. Néanmoins, le refus assez général du préservatif enregistré en 1985 et sa diffusion plus ou moins lente selon l'âge et les classes sociales suggère les limites de la prévention sexuelle en termes rationnels, car peu sont aptes à orienter leur activité sexuelle selon la seule finalité de l'"exclusion du risque".

Selon le modèle du choix rationnel en finalité de Max Weber, l'enjeu de vie et de mort devrait induire de façon automatique des démarches adaptées, en outre techniquement simples. Mais seuls peuvent calculer rationnellement le risque et s'y adapter ceux qui bénéficient et des conditions pour le calculer (les informations nécessaires) et des conditions pratiques favorables.

La diffusion des précautions sexuelles apparaît donc comme un cas limite invalidant les théories selon lesquelles le monde social se construit sur la rationalité du rapport entre la fin et les moyens, en dehors de toute histoire et de toute expérience vécue des sujets. La connaissance personnelle d'une victime séropositive ou atteinte du sida est le plus puissant moteur d'une prise de conscience qui précède l'adaptation comportementale. Dans la mesure où l'habitus d'une personne est tributaire de sa capacité à rationaliser les comportements, la diffusion des précautions sexuelles est d'autant plus rapide que le capital culturel de cette personne est élevé : elle coïncide, comme on l'a vu plus haut, avec les chances d'accès à une homosexualité libre, elles-mêmes tributaires du capital culturel. Ce lien se précise dans la distinction entre les précautions visant la diminution des situations d'exposition (réduction du nombre des partenaires, baisse de fréquentation des saunas et des backrooms) et celles, jugées plus efficaces, interrompant la transmission du virus (préservatif, abandon de la pénétration). Le mode différentiel de diffusion de ces dernières est encore plus marqué : impliquant une interaction et non une décision solitaire, elles sont plus difficiles à mener à bien. Elles exigent non seulement que le sujet soit convaincu de leur nécessité, mais qu'il sache en convaincre d'autres, c'est-à-dire qu'il puisse engager son image entière et s'exposer ainsi à la possibilité d'un refus sexuel et affectif, ou au soupçon d'être contaminé.

Outre l'information et la confiance dans l'information, le rapport à l'homosexualité reste un élément déterminant. Même dans les conditions économiques et culturelles les plus favorables, ne sont capables de démarches rationnelles face au risque que ceux qui, dans leurs rapports sexuels, maîtrisent l'"acte", une maîtrise entendue comme capacité d'orienter et de contrôler le déroulement du jeu sexuel jusqu'à son achèvement dans l'orgasme, sans se laisser "emporter" par ses envies et par les représentations imaginaires et symboliques se mêlant au savoir-faire sexuel. Très puissantes, ces représentations opposent par exemple la conception d'une sexualité "naturelle" et "saine" à tout usage d'objet étranger, tel le préservatif, venant détruire les ébats amoureux. "Naturel", ici, étant à entendre comme la somme des habitudes conditionnant un sujet au point que leur rupture est ressentie comme une rupture avec soi-même et, par extension, avec l'ordre de la nature en général. (...)

Michael Pollak