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n°100 - avril-mai 2002


Michael Pollak, un humaniste au service de la recherche*

Marie-Ange Schiltz
CAMS








Michael Pollak,
mort du sida il y a dix ans

Michael Pollak est mort du sida il y a dix ans, le 7 juin 1992, à l'âge de 43 ans. D'origine autrichienne, il s'était installé en France en 1971 où il avait fait sa thèse sous la direction de Pierre Bourdieu. Son œuvre sociologique est considérable. Ses travaux sur l'histoire des sciences sociales et ses recherches sur la politique raciale nazie et sur l'expérience des camps de la mort font référence.
Dans le domaine du sida, Michael a été un pionnier en réalisant, dès 1985, ses premières enquêtes auprès des homosexuels masculins, en collaboration avec la presse gay. Son œuvre, dans ce domaine, est à la fois celle d'un grand chercheur mais aussi celle d'un militant associatif et d'un homme de santé publique, en permanence soucieux du transfert des connaissances produites dans le cadre de recherches vers l'action et l'intervention.
Dix ans après sa disparition, Transcriptase souhaite lui rendre hommage. Marie-Ange Schiltz fut la principale collaboratrice de Michael dans les travaux qu'il a menés entre 1985 et 1992 sur les homosexuels et le sida. Après sa mort, elle a poursuivi le travail d'enquête réalisé chaque année avec la presse gay. Nous reproduisons ici le texte que Marie-Ange Schiltz avait publié dans Gai Pied hebdo juste après sa mort, ainsi qu'un extrait d'un des ouvrages de Michael Pollak.

Pour connaître l'œuvre de Michael Pollak, on se réfèrera utilement à cet ouvrage,
publié après sa mort, et composé de certains de ses écrits les plus remarquables :
Une identité blessée - études de sociologie et d'histoire
Michael Pollak, 416 pages, 140 francs
édition Métailié, Paris 1993

Dans Le Monde daté du 11 juin 1992, François Bédarida, historien, directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique, fait l'éloge de l'œuvre sociologique de Michael Pollak, tandis que Daniel Defert, fondateur de l'association Aides, insiste, le même jour dans Libération, sur l'aspect pionnier de l'ensemble de son action et de ses recherches sur les homosexuels face au sida. Ces deux éloges si différents mettent en relief la richesse de la personnalité de ce Viennois qui a choisi au début des années 1970 de travailler comme chercheur à Paris.
"Les médias parlent beaucoup du sida. Parfois, cette maladie est présentée comme le cancer gai. Qu'en pensez-vous ? Vous tenez-vous au courant du développement de cette maladie ? Etes-vous inquiets ? Pour mieux connaître vos réactions, Gai Pied hebdo et un groupe de sociologues associé au Centre national de la recherche scientifique ont décidé de coopérer dans une enquête. A vous la parole. En répondant à ces questions, vous contribuerez à mieux faire connaître vos propres préoccupations et à faire valoir vos réactions dans le débat public qui se développe autour du sida." C'est ainsi que Michael Pollak invitait, dès 1985, les lecteurs de Gai Pied hebdo à témoigner sur leur vie homosexuelle et leurs réactions face à l'épidémie du sida. Cette première enquête a constitué un véritable moment de rupture du silence : un questionnaire sur deux était accompagné de lettres souvent très personnelles, quelquefois pathétiques. La publication des résultats a été la première occasion pour les homosexuels français de se confronter à une image plus objective que les descriptions habituelles des médias. Et depuis, plusieurs milliers d'homosexuels ont, chaque été, renouvelé leur confiance en répondant aux enquêtes de Gai Pied hebdo. Si, avec le temps, cette enquête annuelle est rentrée dans la routine, il n'en fut pas de même lors de sa mise en place.
Tandis que la ligne éditoriale de la presse gaie française hésitait encore entre inciter ses lecteurs à la prudence et refuser le vocabulaire épidémiologique qui désignait les homosexuels comme "groupe à risque", Michael Pollak a su convaincre la rédaction de Gai Pied hebdo de l'intérêt pour la communauté gaie d'une étude sur les modes de vie homosexuels dans la perspective des "risques sida". Il lui a fallu déployer beaucoup d'imagination et de résolution pour obtenir des crédits des institutions de recherche universitaire qui délaissaient jusqu'alors les études sur la sexualité.
Les premières enquêtes Gai Pied hebdo ont ouvert la voie dans ce domaine. Volontaire et persévérant, Michael a réussi à galvaniser l'engagement de la rédaction et de l'équipe de recherche pour compléter des financements institutionnels bien prudents.
Enfin, il n'est jamais évident, même pour un homme de sa trempe, d'affirmer son homosexualité surtout lorsque l'on se propose d'étudier les modes de vie de la communauté dont on se réclame : cette implication du sociologue dans son sujet d'étude favorise des soupçons de complaisance scientifique. Cette affirmation, il l'a faite au bénéfice de tous. Sa vie d'homosexuel, puis sa séropositivité et sa maladie, sa connaissance de la communauté gaie lui ont donné la force d'une transgression : oser introduire dans le travail scientifique une sensibilité spécifique. Il a alors réussi l'impossible : faire œuvre sociologique et humaine sur une communauté trop souvent stigmatisée par ceux qui voient l'homosexualité comme déviance voire même perversion par rapport à la norme hétérosexuelle.
Les enquêtes répétées de Gai Pied hebdo ne sont que le cœur d'un vaste dispositif de recherche. Elles ont été complétées par des enquêtes auprès de non lecteurs et par des entretiens approfondis. Il a étudié comment le sida est devenu le lieu d'un engagement humain et scientifique. Avec Sophia Rosman, il a analysé la naissance et les difficultés de développement des associations de lutte contre le sida. Seul, à l'origine de ce dispositif d'observation du social et de recherche, unique au monde par sa régularité et l'ampleur des interrogations, Michael a su s'entourer de personnes, souvent de jeunes chercheurs, auxquels il communiquait son exigence d'une recherche de qualité au service d'une cause qui, au-delà du drame du sida, est celle de l'affirmation de l'identité homosexuelle. Ainsi ont pu se mêler, dans une perspective hautement humaniste, approches scientifiques de pointe et conscience de l'immédiateté dramatique des situations.
Grâce à cette volonté, à la confiance de la communauté homosexuelle et à son professionnalisme, il a produit une connaissance sociologique qui a favorisé le dialogue entre le lapin et la carpe, la communauté gaie et les pouvoirs publics. Lorsqu'en 1989 apparaît la volonté des pouvoirs publics de coordonner et de structurer l'intervention autour du sida, il est alors l'inlassable promoteur du dialogue et de la reconnaissance par les autorités publiques de la parole homosexuelle et du travail précurseur en ce domaine du secteur associatif. Il prend la parole dans le Groupe d'experts homosexuels de l'Agence française de lutte contre le sida, organise et participe à de nombreux colloques qui sont des lieux de rencontre entre pouvoirs publics et secteur associatif. Il est l'un des organisateurs, en avril 1991, du colloque "Homosexualités et sida" au ministère de la santé. Il intervient dans toutes les conférences internationales sur le sida - sauf dans celle de San Francisco, qu'il boycotte - et dans de nombreuses conférences européennes, jusqu'à la dernière pour la journée mondiale sur le sida, le 1er décembre 1991 à Paris, au Centre Georges-Pompidou, "Choc, décalage et indifférence : penser autrement le sida". Il n'hésite pas à diversifier ses publications pour atteindre différents publics. Il s'adresse à la communauté gaie en écrivant dans la presse homosexuelle, aux institutions par de nombreux rapports d'études et enfin à la communauté scientifique en publiant dans les revues sociologiques françaises et étrangères les plus prestigieuses.
Lors de la rédaction de son livre "Les homosexuels et le sida"1, il eut le souci d'écrire un ouvrage accessible à tous, sans pour autant renoncer à la qualité scientifique.
Ce travail sur les modes de vie homosexuels et les conséquences sociales du sida s'inscrit naturellement dans son œuvre sociologique qui est traversée par une interrogation sur l'identité et l'affirmation de soi dans des moments difficiles voire extrêmes2. Dès 1982, après deux décennies de "libération sexuelle", son premier article sur l'homosexualité masculine souligne les difficultés qu'il y a à s'affranchir de la socialisation exclusivement hétérosexuelle. La plupart des homosexuels restent soumis à une gestion schizophrène de leur vécu, une source majeure de souffrance produite par la coupure relativement forte entre affectivité et sexualité : "On ne naît pas homosexuel, on apprend à l'être". La qualité de son œuvre sociologique s'est imposée auprès de tous en France et dans le milieu scientifique international. Il s'est vu confier par la Communauté européenne une étude comparative sur les politiques de santé, de prévention et sur l'état des recherches universitaires dans dix-sept pays européens. Cette analyse achevée, il a pris en 1991 la responsabilité d'une enquête européenne pour laquelle le questionnaire Gai Pied hebdo a servi de modèle.
Avec sa mort, nous sommes dépossédés de l'expérience et de la compétence d'un sociologue, mais aussi de la chaleureuse présence d'un homme vigilant pour qui la connaissance exacte des modes de vie homosexuels et des conséquences sociales du sida était la meilleure façon de conjurer l'exclusion dont les homosexuels peuvent être victimes. Il eut hautement conscience que l'épidémie risquait de renforcer un système d'exclusion et de discrimination construit par des violences de tous bords, génératrices de persécutions, de dénégations de dignité qui peut s'intérioriser en haine de soi. Système que les engagements permanents de Michael lui ont fait toujours combattre.



* texte publié dans Gai Pied hebdo
1992, 525, 13-14
Merci à Marie-Ange Schiltz
1 - Les homosexuels et le sida - Sociologie d'une épidémie
Michael Pollak
1988, Paris, éd. A.M. Métailié
2 - L'expérience concentrationnaire - Essai sur le maintien de l'identité sociale,
de Michael Pollak
1990, Paris, éd. A.M. Métailié